Transmission, passage, espérance : de quoi sommes-nous passeurs ? Par Laurent Condamy

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Transmission, passage, espérance : de quoi sommes-nous passeurs ? Par Laurent Condamy

Publication mise en avant

Lectures : Genèse, 18, 10-15 ; Marc, 9, 22-24 ; Hébreux, 11, 1.

Frères et sœurs,

Comment, en un espace de temps aussi court que celui d’une prédication, trouver les mots, articuler un propos qui parle à nos oreilles d’hommes de de femmes du XIX e siècle ? Quelle synthèse possible et selon quel axe ? Puis, lorsque cet axe se dégage, comment le rendre intelligible, comment partager quelques réflexions ?

Un constat me permet de retenir ce matin ce sujet de la foi, en filigrane des lectures qui viennent d’être faites : comme vous le savez peut-être, chacun de nos conseils presbytéraux s’ouvre par un temps de méditation, mené tour à tour par chacun des conseillers. C’est à notre pasteur que, pour le premier conseil de cette année, revenait la méditation. Et c’est sur le thème de la transmission que Bruno nous a fait réfléchir ; puis, lors du conseil de février, Philippe, notre président, a voulu réfléchir sur celui de l’espérance, thème qui était par ailleurs au cœur de la prédication de Jean-Gabriel Bliek, lui aussi conseiller presbytéral, lors du culte du 18 février dernier. Transmission, passage, espérance.

De quoi sommes-nous passeurs ? Que transmettrons-nous, que transmettons-nous, de quoi sera fait ce que nous allons laisser à ceux qui nous succèdent ? Peut-être, alors que votre conseil sera appelé à un renouvellement un peu profond au printemps de 2020, est-ce là une question en filigrane de nos méditations ?

L’axe, l’espace, me sont donnés par deux des quatre piliers de notre confession, nos fameux Sola qui résument de manière lapidaire notre manière de concevoir notre relation à Dieu : Soli Deo, sola scriptura, sola gratia et sola fide.

Sola gratia, sola fide ; par la grâce seule, par la foi seule. Voici les bornes, voici le « cadre » de la relation. D’un côté, la grâce primale de Dieu, de l’autre la réponse à cette grâce, du fait de l’Homme, par la foi. C’est très exactement là le cadre même de l’alliance, celui de la relation.

Considérons trois temps, trois hommes, trois témoignages :

Premier témoignage, celui que nous lisons sous la plume du prophète Habaquq :

Au chapitre 2, le verset 4 : « Le voici plein d’orgueil, il ignore la droiture, mais un juste vivra par sa foi ».

Deuxième témoignage, celui de Paul, au chapitre 3, le verset 28 : « Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi ».

Dernier témoignage, celui de Luther, fondé sur le verset de Paul que je viens de lire : « Aussitôt, je me sentis renaître, et il me sembla être entré par des portes largement ouvertes au Paradis même. […] Et c’est ainsi que ce passage des Ecritures devint pour moi la porte du Paradis ».

Dieu est juste, Dieu est fidèle, Dieu est vivant. Par Christ, qui est non pas médiateur, mais en quelque sorte un révélateur, un transmetteur, un passeur, il nous est dit avant toute chose l’amour de Dieu pour nous. Dieu, par sa fidélité, par son amour patient, nous donne la vie, nous garde et nous gardera en vie. Chacun d’entre nous est définitivement, profondément, inscrit dans la paume de sa main.

Quand bien même la fidélité de Dieu serait unilatérale, parce que nous ne la comprendrions pas, ne la verrions pas, elle est donnée, entièrement, gratuitement, de manière inaltérable. Elle ne tient pas à nous, elle n’est pas de nous. Comme l’écrit André Gounelle : « le salut gratuit n’est pas un article de credo, ni un postulat théologique, mais une prédication qui interpelle ». Et André Gagnebin de son côté : « Vous êtes sauvés par la grâce, par le moyen de la foi. Salut par la grâce absolue et gratuite de Dieu. Le salut ne vient pas de la foi, car elle deviendrait à son tour une œuvre ».

Et puis, il y a nous. Nous, et ce sola fide. C’est-à-dire, par la foi seule.

Comment tenter de comprendre ce mot de « foi » ? Pour moi, c’est ce que Paul présente comme une ferme assurance. C’est-à-dire que ce n’est pas un sentiment, et surtout pas un sentiment religieux, ce n’est pas même une capacité à prier, ce n’est pas non plus une dimension mystique ; c’est un fondement, un roc inaltérable, une certitude qui ne demande pas de preuve, en fait plus qu’une attitude de vie, c’est ce qui constitue la vie même, ce qui est la réponse que je peux faire à Dieu.

Il m’importe bien peu que, par moments, cette foi n’ait pas même la grosseur d’une tête d’épingle ; même si je n’en suis pas heureux, il m’importe aussi finalement assez peu que ma vie ne soit ni ascendante, ni même linéaire. Même si, à ce moment, je sais que je m’éloigne du plan de Dieu pour moi et pour chacun d’entre nous, il ne me paralyse pas, il ne m’enferme pas, d’avoir pris, de prendre, et certainement encore dans l’avenir, des chemins de traverse. Quand bien même ma vie me fait parfois ressembler à un « culbuto », la foi me permet de croire que toujours l’équilibre peut se retrouver, que toujours l’on peut repartir, que rien n’est jamais condamné, enfermé, jugé.

Cette foi, c’est ce qui me permet de considérer effectivement que le plan de Dieu, tel qu’annoncé par Christ, est le seul possible. Voyez la réponse que fait Pierre à Christ, telle que rapportée par Jean au chapitre 6, aux versets 67 à 69 : « Alors Jésus dit aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? ». Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu ».

« Tu as des paroles de vie éternelle ». Ce sont là des paroles de foi.

Ce cadre posé, si vous me permettez de prendre le mot « cadre » dans ce qui, justement, ne peut être encadré, enfermé, quelle peut être la place d’une transmission, quel peut être la mission d’un « passeur » ?

Pour tenter de répondre, considérez la fleur placée sur cette table. Vous pouvez la voir, vous pouvez la transmettre en l’offrant, en échangeant à son propos ; vous pouvez apprendre d’elle, vous pouvez apprendre sur elle, vous pouvez donner la manière de l’entretenir, de la faire pousser, de la faire se reproduire. Tout ceci, vous pouvez le transmettre, le partager. Vous pouvez aussi en respirer l’odeur. Mais ce que vous ne pouvez pas faire, c’est de dire que vous en transmettez l’odeur. Cela est de la relation de vous avec elle, cela vous regarde, elle et vous. Il en va de même, pour moi, de la foi.

En tant que mode de dialogue de chacun avec Dieu, cela est du ressort de l’immatériel, du non transmissible. De même que personne ne peut transmettre la relation d’amour ou d’amitié que le lie à la personne élue, de même la foi, en tant que telle, n’est pas transmissible.

Est-ce à dire que de cette foi il ne puisse être rien dit, rien fait ? Certainement pas, de mon point de vue.

D’abord, cette foi, ou plutôt cet espace sans limite qui se fait entre la grâce donnée et la foi en réponse, cet espace est celui dans lequel se structure la vie même. Cet espace dépasse toute contingence temporelle, il n’est assujetti à aucune borne et c’est dans lui que nous sommes, comme l’écrit magnifiquement Paul dans Galates 5, verset 13, appelés à la liberté. Non pas une liberté aveugle, mais une liberté s’exerçant dans le message de Christ, qui est d’aimer Dieu et d’aimer notre prochain comme nous-même. De ceci, nous sommes d’abord appelés à vivre, chacun d’entre nous. De ceci, nous pouvons témoigner, de ceci nous pouvons parler, de ceci nous pouvons échanger.

En en vivant, en en rayonnant, nous sommes alors aussi appelés par ce moyen à entrer en relation avec celui et celle que nous côtoyons, que nous croisons. Nous pouvons alors considérer cet autre dans sa totale altérité.

Par ce moyen encore, s’opère en nous comme une sorte de décentrement ; placés dans le monde tel qu’il est et tel que nous le percevons – ce qui n’est pas tout à fait pareil et doit déjà inviter à discernement -, il nous est donné, encore une fois dans ce tandem grâce/foi, de prendre une forme de hauteur, de nous placer au large. Il nous est donné – pardonnez-moi cette image un peu triviale – de chausser d’autres lunettes, de considérer autrement, de dépasser, d’aller au-delà.

De ceci encore, non seulement nous nous nourrissons, mais c’est alors toute la relation à chacun de ceux que nous croisons qui s’en trouve nourrie et éclairée.

De ceci, nous avons la capacité de témoigner, de parler, d’échanger, d’entrer en relation. Ce n’est pas rien.

Ainsi, s’entrevoie ici ce qui peut faire de chacun d’entre nous un passeur, un transmetteur. Et ce n’est pas rien non plus.

On me dira et on m’a déjà dit. Tout ceci est bel et bon, mais quelle place pour le doute ? Avec les pasteurs Blondon et Pernot, lors d’une prédication donnée par eux au temple de l’Etoile le 11 juin 2017, voici ce que je réponds, en les citant :

  1. « Il est à la mode de dire que le doute fait partie de la foi ; mais la foi, c’est justement ce qui n’est pas objet de doute, c’est une certitude, une ferme assurance. […] la foi, c’est justement ce qui est le fondement, le rocher de conviction sur lesquels je bâtis ma vie.
  2. Le doute peut l’être sous forme de questions. Il est bon de se poser des questions, ça fait avancer et permet de se remettre en cause. […] Rien ne serait pire qu’un système clos, fermé, sûr de lui, ce ne serait qu’un intégrisme sectaire et stérile. […] Il faut laisser à l’autre le bénéfice du doute. On peut avoir ses propres certitudes, mais les avoir pour soi et en même temps faire preuve d’une humilité suffisante permettant de penser que l’autre n’est pas forcément pour autant totalement exclu de la vérité.
  3. Mais peut-être que le doute le plus essentiel pour moi est un doute positif et non pas négatif. Il n’est pas de se demander si par hasard les choses ne seraient pas moindres que ce que j’essaye de croire … mais plutôt … que la vérité pourrait être plus que ce que j’en crois».

 

Frères et sœurs, il est temps de conclure même si, en fait, une conclusion ne peut être qu’ici une ouverture. C’est par le psaume 23 que je conclue donc : oui, je peux dire que l’Eternel est mon berger ; oui je peux dire que même si je marche dans un ravin d’ombre et de mort, je ne crains aucun mal. Et oui toujours, ton bâton, ton appui, voilà qui me rassure.

 

Et si, en humanité, je partage à plus de 2000 ans d’écart, ce que fut le rire de Sara, je lis aussi que « Le Seigneur intervint en faveur de Sara comme il l’avait dit, il agit envers elle selon sa parole. Elle devint enceinte et donna un fils à Abraham en sa vieillesse à la date que Dieu lui avait dite. Abraham appela Isaac le fils qui lui était né, celui que Sara lui avait enfanté ».

 

Amen