Eloge de la fidélité, Bruno Gaudelet

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Introduction

Dans ces cultes-concerts du nouvel an que nous consacrons à un compositeur éminent, la prédication ambitionne de méditer un aspect spécifique en lien avec l’œuvre du maestro. Bach, chantre officiel de l’Eglise luthérienne, nous a fait réfléchir à la place de la musique durant le culte. Mozart, auteur de la messe du Requiem, nous a conduits à une réflexion sur « l’avoir à mourir ». En songeant à Mendelssohn, c’est tout naturellement sa marche nuptiale, universellement connue, même par ceux qui ne connaissent pas Mendelssohn, qui s’est imposée à mon esprit. La marche nuptiale de Mendelssohn nous parle évidemment du mariage, mais en tant que mini-société humaine, en tant que team de base, le mariage laisse apercevoir ce qui est requis, indispensable, pour qu’une relation humaine devienne une relation de confiance et de qualité. Autrement dit, le mariage est paradigmatique de toute alliance qui rassemble des partenaires qui décident d’unir leurs forces, leur moyens, leurs intelligences pour un projet, une cause, une vie, une entreprise commune.

Qu’est-ce, donc, qui fait la qualité d’une relation de confiance, qu’elle soit conjugale, amicale, sociale, ou ecclésiale ? Indubitablement, nous le savons tous, c’est le respect, l’écoute, la bienveillance, la recherche de l’entente commune, la confiance et bien évidemment la fidélité qui est la prémisse des vertus et des valeurs qui viennent d’être nommées. Impossible, en effet, de faire confiance à quelqu’un qui n’est pas fidèle à sa parole ou à ses engagements. De même l’écoute, la recherche de l’entente commune et le respect, seront, malgré tous les efforts de bienveillance, compromis par l’infidélité. La fidélité est une prémisse, une condition, pour que la confiance s’établisse et que l’ensemble des vertus et des valeurs qui font la qualité d’une relation puissent devenir effectives. En renvoyant au mariage, la marche nuptiale de Mendelssohn nous renvoie à la fidélité prémisse indispensable de toute relation humaine de qualité. Essayons donc de voir, les possibilités et les difficultés de la fidélité, mais aussi de considérer ce qu’elle nous dit elle-même à son sujet et à notre sujet.

I. Etymologie et Antiquité

Les mots « fidélité » et « fidèle » viennent du latin « fidelitas » et « fidelis » qui signifient « loyal », « solide », puis « digne de foi ». Le mot latin « fides » se traduit d’ailleurs, tout comme le mot grec « pistis », aussi bien par le mot « foi » que par le mot « fidélité ». Ce n’est pas pour rien qu’on dit des gens de foi qu’ils sont des « fidèles ». En français l’adjectif « fidèle » qualifie celui ou celle qui est loyal, sincère, qui tient sa parole et ses engagements, qui fait ce qu’il dit. Avec le temps, il a aussi pris le sens « d’exactitude » et « d’authenticité » ou de « conformité » aux choses. Les romains ont personnalisé la « fidélité » comme une déesse alliée de Jupiter le dieu des serments. S’engager par Jupiter ou par Fides, la déesse de la bonne foi et de l’honneur, revenait à sceller sa promesse devant les dieux, de sorte qu’ils punissent celui ou celle qui contreviendrait au serment.  Pourquoi cette nécessité de prendre les dieux à témoin ? Pourquoi assortir les accords et serments entre humains par la menace des divinités ? Parce que les humains savent depuis la nuit des temps qu’ils ne sont précisément pas fiables et que la fidélité n’est pour personne un acquis indéfectible.

II. Peccabilité et fluctuation humaine

Oh ce n’est pas que l’humain soit absolument mauvais et immanquablement pervers. Il est certes un pécheur, et en tant que tel, il peut assez souvent manquer à sa parole, tromper, mentir, falsifier intentionnellement les choses, les détourner, les arranger à son avantage. Mais même la plus honnête des personnes, peut, sans aucune fourberie ou mauvaise intention, manquer à sa parole, à ses promesses ou à ses engagements. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas des êtres immuables, mais tout au contraire des êtres fluctuants et évolutifs. Tout dans notre être, physique, biologique, psychologique, spirituel, ou social, est en perpétuel process et mouvement. A part notre code génétique (et encore : les généticiens notent des apports « épigénétiques » qui modifient nos caractères et se transmettent aux descendants), tout en nous est mouvement, mutabilité et évolution. Nous vieillissons et nos idées évoluent sans même que nous nous en rendions compte, et même parfois à notre corps défendant. En y réfléchissant avec honnêteté et avec un peu de mémoire de ce que nous étions il y a 10 ou 15 ans, nous voyons bien que nous ne sommes plus tout à fait les mêmes. Nous avons évolué. Certes, il y a bien des continuités, parfois tellement présentes à notre esprit qu’il peut nous sembler que nous n’avons pas bougé d’un cil. Nous avons une forme de fidélité à nous même qui garantit en quelque sorte la conscience de notre identité, mais cette conscience masque bien souvent les évolutions que nous avons intégrées sans même le noter. Nous sommes des êtres fluctuants, évolutifs, surtout dans nos sentiments, nos idées, nos croyances, notre vision du monde et même dans notre imaginaire. Il n’est pas évident, du coup, qu’une relation, (qu’elle soit conjugale, amicale, fraternelle, professionnelle ou sociale), perdure de façon stable, en dépit des fluctuations. Les faits montrent en tout cas que la fluctuation et l’évolution de tout un chacun, transforment assez souvent les êtres et les relations de tous types qui se nouent à un moment donné et rendent difficile la fidélité aux promesses, aux paroles et aux engagements. En y regardant bien, on peut dire que, lorsque nous sommes en présence d’une fidélité qui se pérennise, nous sommes en présence d’un miracle authentique.

III. Indispensable miracle

C’est en effet un vrai miracle, dans la fluctuation et l’évolution permanente qui sont les nôtres, de rester « fidèle » à ses paroles, à ses engagements, à ses promesses, à son conjoint, à ses amis, à soi-même. Un vrai miracle, car la fidélité ne nous est pas naturelle ! Ce qui nous est naturel, c’est la fluctuation, la variation et le changement. Les paroles en l’air, les promesses non-honorées, les engagements non-tenus, les RDV manqués, les demandes classées sans suite, les trahisons, … sont là pour montrer, s’il en était besoin, que la constance et la fidélité ne nous sont pas naturelles. On nous fait faux bond et nous faisons faux bond aux autres dans à peu près tous les domaines. La confiance y perd beaucoup assurément et se fait parfois rare. D’autant plus qu’elle est longue à gagner et si facile à perdre.

Et pourtant, pourtant,… Peut-on vivre dans la suspicion permanente ? Peut-on vivre sans donner sa confiance à ses partenaires et sans espérer dans la fidélité des autres, des proches, à leurs paroles et promesses ? Il n’y a pas d’alliance qui tienne sans fidélité. Et il n’y a pas de vie épanouie sans que nous nous efforcions d’être fidèles à Dieu, à l’Evangile, à l’agapè qu’il nous enseigne, à notre conjoint, à nos engagements, à nos amis. Dieu est fidèle dit l’apôtre Paul, car lui il ne fluctue pas (1 Thes 5.24). Il reste le même hier, aujourd’hui éternellement (du moins perçu à notre échelle de temporalité). Pour nous c’est plus compliqué car nous ne sommes pas immuables. La fidélité nous demande un effort. Un effort sur notre vieille nature pécheresse qui a si facilement tendance à envoyer les autres dans le décor. Un effort sur notre fluctuation permanente qui est tellement tournée sur nous-même.

Conclusion

Oui, c’est la fidélité qui fait la qualité d’une relation, quelle qu’elle soit. Sans fidélité point de confiance et sans confiance point de relation de qualité. L’infidélité provoque notre déception et la perte de la confiance. Les infidélités dont nous pouvons souffrir ne doivent cependant, ni nous endurcir, ni nous rendre misanthropes, elles doivent nous inciter tout au contraire à mettre en pratique nous-même la règle d’or que Jésus énonce dans l’Evangile en ces termes : à savoir : Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes (Mt 7.12-14).Une règle d’or qui implique selon Bossuet de ne pas faire aux autres ce que nous n’aimerions pas qu’ils nous fassent. C’est la loi et les prophètes, dit Jésus. Elle est comparable sur le plan allégorique à la porte étroite, opposée au large chemin de l’égocentrisme et de l’égoïsme qui ne tiennent pas compte des autres, ou seulement pour les avantages qu’ils peuvent apporter.  Puissions-nous nous souvenir souvent, et non uniquement lorsque nous entendons la marche nuptiale de Mendelssohn, que nul ne vit des relations humaines profondes et durables sans fidélité.

Pasteur Bruno Gaudelet

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I. Biographie succincte

Malgré une mort précoce à 38 ans, Mendelssohn est l’auteur d’une œuvre très importante. Considéré – à tort – comme un compositeur moins inspiré qu’un Robert Schumann ou moins aventureux qu’un Franz Liszt, il connut cependant un grand succès de son vivant et occupe aujourd’hui une place centrale dans la musique allemande.

            Issu d’une famille juive allemande, Mendelssohn grandit dans la tradition libérale de l’humanisme allemand et dans la religion protestante. Sa famille occupait une maison confortable à Berlin où se croisaient savants, philosophes, poètes et musiciens. Bien que leurs parents ne fussent pas musiciens, Félix Mendelssohn et sa sœur (Fanny) montrèrent très tôt des dons exceptionnels pour la musique. À 12 ans, Félix avait déjà acquis un solide métier de compositeur et de pianiste, et dès ses 16 ans il atteignait la pleine maturité avec l’ouverture du Songe d’une nuit d’été (d’après Shakespeare) d’où est tirée la célèbre « Marche nuptiale ». Notons que Gœthe admirait le jeune compositeur et lui rendait régulièrement visite dans la maison familiale.

            Mendelssohn fut formé aux disciplines scientifiques et artistiques par des maîtres privés remarquables. Outre la musique – il pratiquait plusieurs instruments à cordes, ainsi que l’orgue et prenait des cours de chant – il avait aussi un réel talent pour le dessin. Il fréquenta également certains cours à l’Université de Berlin comme celui de Hegel sur l’esthétique.

II. Style et langage musical

Son langage peut être considéré comme l’archétype du romantisme allemand et de l’harmonie fonctionnelle. Il existe un tel équilibre dans son langage harmonique que l’on pourrait s’en servir comme exemple parfait pour apprendre l’harmonie.

            L’un des traits marquants de sa musique est l’impression de calme ensoleillé et de bonheur intense (Mer calme et heureux voyage, opus 27) qui transparaît à l’écoute de certaines de ses œuvres (nous aurons un exemple de ceci pendant l’offrande avec le deuxième mouvement du Trio n°1).

            Un autre trait marquant du génie de Mendelssohn est son don exceptionnel pour l’orchestration, dont il tire une science unique de la légèreté, et qui l’amène à écrire des « scherzi » (intermèdes rapides et légers) qui sont parmi ses toutes meilleures œuvres, tel le fameux scherzo du Songe d’une nuit d’été. Nous en entendrons un exemple avec le Rondo capriccioso joué à la fin des lectures.

            Une autre point important chez Mendelssohn est sa conception toute classique de la forme et l’influence immense de Jean-Sébastien Bach, ce qui suscite chez lui l’intérêt pour l’orgue et la composition d’importantes sonates pour cet instrument. De fait, le compositeur a activement participé à la redécouverte de Bach au XIXe siècle, en organisant entre autres des concerts-Bach à Berlin ; c’est ainsi qu’il dirigea en 1829 la Passion selon Saint Matthieu en première audition publique depuis la mort du compositeur. Notons qu’à l’époque, jouer les œuvres des compositeurs du passé en concert n’était pas une pratique courante comme aujourd’hui.

III. Double héritage

Mendelssohn est le petit-fils de Moses Mendelssohn, grand  philosophe juif du mouvement des Lumières (Aufklärung) et le fils du banquier et philanthrope Abraham Mendelssohn qui, s’étant converti au protestantisme, avait choisi d’ajouter à son nom celui de Bartholdy. Félix gardera toute sa vie les deux noms, avec une nette préférence pour celui de Mendelssohn, bien qu’il ait reçu le baptême. On ne sait pas quelles étaient ses croyances profondes, mais l’on peut raisonnablement dire qu’a co-existé chez lui le double héritage, germanique protestant d’un côté et juif oriental dont certaines de ses musiques ont conservé la trace (peut-être de manière inconsciente ?).

            Il vécut longtemps avec l’espoir que la musique, si elle était bonne, permettrait aux hommes de devenir meilleurs. Sa conception de l’art est à rapprocher de son rapport complexe à la foi et à Dieu. De fait il est intéressant de noter le conflit intime se traduisant par une représentation d’un Dieu bienveillant dans sa jeunesse et plus tard d’un Dieu irrité « qui transperce les ennemis de son glaive » selon les mots du prophète Élie. C’est cette juxtaposition de deux images opposées de Dieu qui permet d’expliquer les emprunts successifs du compositeur pour la composition de ses œuvres à l’Ancien Testament (Élie, 1846) comme au Nouveau Testament (Paulus, 1836; Christus, 1847).

            Ce double héritage transparaît dans la Sonate pour orgue qui vient d’être jouée. Cette œuvre, qui fait entendre une double fugue parfaitement construite et charpentée (notons au passage que ce don pour la forme classique est plutôt rare chez les Romantiques, qui en général soit y montrent peu d’intérêt, soit la font évoluer (cf. Liszt et la sonate en si par exemple), combine à la fois un motif mélodique a cappella de type choral protestant et plus loin dans la partition, des intervalles typiquement orientaux énoncés par le thème de la fugue. Ajoutons que ce motif mélodique est apparenté à celui de la symphonie no 5 du compositeur dite « Réformation », elle aussi nourrie d’emprunts à la liturgie protestante. 

            Par ce procédé, Mendelssohn rend hommage à Jean-Sébastien Bach et l’influence du Cantor de Leipzig va encore plus loin puisque dans la fugue, le cantus firmus (c’est-à-dire la mélodie préexistante servant de base à la polyphonie) joué à la pédale et marqué « Choral », est en réalité une citation d’une œuvre de Bach, la Canzona pour orgue, dans laquelle Bach citait lui-même un thème des Fiori musicali de Frescobaldi (œuvre majeure du début du XVIIe siècle destinée à accompagner les offices). Par ailleurs, Mendelssohn insère dans la fugue – peut-être de manière inconsciente – le motif B.A.C.H. qui correspond en notation germanique aux notes si bémol – la – do – si bécarre, motif omniprésent depuis Bach et que ce dernier utilisait comme une signature.

Excursus :
Compte-rendu culte-concert

Malgré le contexte sanitaire difficile, les paroissiens étaient au rendez-vous dimanche 17 janvier, dimanche « spécial » à l’occasion d’un culte-concert organisé autour du compositeur Félix Mendelssohn. Ce grand musicien reste en partie mal connu du public. L’intérêt était donc de faire entendre certaines de ses œuvres emblématiques sous l’angle de son double héritage, à la fois juif et protestant.

          La belle cohérence qui se dégageait de la réunion entre le sermon sur la fidélité après la « surprise » de la « Marche nuptiale » seyant parfaitement à la thématique du jour, la présentation du musicien et le choix des œuvres, a participé à la réussite de l’événement. Ainsi le mouvement du Trio n°1, joué pendant l’offrande, permettait d’entendre en un dialogue amoureux entre le violon et le violoncelle une romance qui faisait écho au thème de la prédication.

          Deux des mouvements de ce premier trio furent interprétés par Simon Adda-Reyss et deux jeunes musiciennes belges, Alma et Thaïs Defoort. Venues tout exprès de Bruxelles pour l’occasion, l’aînée, qui est violoniste, termine son cursus au Conservatoire Royal de Bruxelles tandis que la cadette poursuit des études de musique à l’École Spéciale de Waterloo réputée pour encadrer les jeunes artistes surdoués dans la préparation du « Concours Reine Élisabeth ».

          L’alliage peu habituel de l’orgue, du piano, du violon et du violoncelle a offert une belle diversité musicale qui a été particulièrement appréciée. Après Bach et Mozart, ce culte-concert, union du spirituel et du culturel, manière inhabituelle de lier prédication et musique nous fait espérer d’autres occasions semblables.

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Chant 1 : Psaume 92

R. Il est beau de louer le Seigneur !
Il est beau de chanter
En l’honneur de ton nom ;
D’annoncer au matin, ta bonté,
Et pendant les nuits ta fidélité.

Tu me réjouis par tes œuvres, ô Eternel !
Et je chante avec allégresse
L’ouvrage de tes mains.
Que tes œuvres sont grandes, ô Eternel !
Que tes œuvres sont grandes,
Que tes pensées sont profondes !

R. Il est beau de louer le Seigneur !
Il est beau de chanter
En l’honneur de ton nom ;
D’annoncer au matin, ta bonté,
Et pendant les nuits ta fidélité.

 Chant n° 2  Ecoute, Israël

  1. Ecoute, Israël, le Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un. (4 x)
  2. Seh’ma Israël, Adonaï Elohénou, Adonaï erhad. (4 x)

Chant n°3 :  J’ai besoin de ta confiance

  1. J’ai besoin de ta confiance
    Pour vivre chaque jour.
    J’ai besoin de ta présence.
    J’ai besoin d’être sûr de ton amour.
  2. Pouvoir frapper à ta porte,
    Parler en vérité,
    Savoir que tu réconfortes
    Et chez toi être toujours invité.
  3. J’ai besoin de ta patience,
    De ta sincérité.
    Tu entends mes confidences,
    Et chez toi, je suis en sécurité.

Chant 4, Ps 116, J’aime l’Eternel

R.   J’aime l’Eternel, Car il entend ma voix
Il a penché son oreille vers moi.
Je l’invoquerai, toute ma vie.
J’aime l’Eternel, j’aime l’Eternel.


Il a délivré mon âme de la mort,
mes yeux des larmes,
mes pieds de la chute.
L’Eternel est miséricordieux et juste.
Il est plein de compassion.

R. J’aime l’Eternel, Car il entend ma voix
+ Finale : J’aime l’Eternel, j’aime l’Eternel

Chant 5 :Seigneur tu cherches

  1. Seigneur, tu cherches tes enfants,
    Car tu es l’amour.
    Tu veux unir tous les vivants
    Grâce à ton amour !

R. Seigneur, Seigneur,
Oh ! Prends en ton Église
Tous nos frères de la terre
Dans un même amour !

2. Seigneur, tu sauves de la mort,
Car tu es l’amour.
Fais-nous les membres de ton corps
Grâce à ton amour !

3. Seigneur, tu calmes notre faim,
Car tu es l’amour.
Partage à tous le même pain
Grâce à ton amour !

Chant 6 : Quand le soir descend

  1. Quand le soir descend, Sur ma peur,
    Montre-toi vivant, A mon cœur.
    Quand le soir descend, Sur ma peur,
    Réveille ma foi, Seigneur.

  2. Je n’ai pas trouvé, Le trésor ;
    Mais l’amour caché, N’est pas mort.
    Je n’ai pas trouvé, Le trésor ;
    Mon Dieu, je te cherche encor.

3. Viens chez moi t’asseoir, Prends le pain !
Tu rejoins si tard, Mon chemin.
Viens chez moi t’asseoir, Prends le pain !
Mes yeux s’ouvriront enfin.

4. Quand l’époux viendra, Dans la nuit,
Quand retentira, Le grand cri,
Quand l’époux viendra, Dans la nuit,
J’irai au-devant de lui.

5. Kumbaya my lord x 4

Chant 7 ; Oh Happy Day

  1. Oh happy day,  (Oh happy day),
    Oh happy day, (Oh happy day)
    When Jesus washed, x 3
    He washed the sins away
    Oh happy day,  (Oh happy day),
    Oh happy day, (Oh happy day)

  2. bis

    Refrain : He taugh me how,
    to watch,
    Fight and pray, Fight and pray
    And live rejoi – cing,   Ev’ry day,
    Ev’ry day

  3. reprise couplet

Refrain

4. reprise couplet et finale

Chant n° 8 : Quelques mots d’amour

  1. Il manque quelqu’un près de moi
    Je me retourne, tout le monde est là
    D’où vient ce sentiment bizarre,
    Que je suis seul ?
    Parmi tous ces amis,  Et ces filles
    qui ne veulent
    Que quelques mots d’amour

  2. De mon village, capitale
    Où l’air chaud peut être glacial
    Où des millions de gens Se connaissent si mal
    Je t’envoie comme un papillon     
    À une étoile
    Quelque mots d’amour

R. Je t’envoie mes images,  
Je t’envoie mon décor
Je t’envoie mes sourires des jours    
Où je me sens plus fort

Je t’envoie mes voyages,
Mes jours d’aéroport
Je t’envoie mes plus belles victoires,
Sur l’ironie du sort

3. Et dans ces boîtes pour danser
Les nuits passent inhabitées
J’écoute les battements de mon cœur
me répéter
Qu’aucune musique au monde ne saura remplacer
Quelque mots d’amour

4. De mon village à cent à l’heure
Où les docteurs greffent les cœurs
Où les millions de gens   Se connaissent si mal
Je t’envoie comme un papillon À une étoile
Quelques mots d’amour

Chant n°9 Toi qui dispose

  1. Toi qui disposes, De toutes choses
    Et nous les donnes chaque jour,
    Reçois, ô Père,Notre prière
    De reconnaissance et d’amour.
  • Le don suprême, Que ta main sème
    C’est le pardon, c’est notre paix,
    Et ta clémence, Trésor immense,
    Est le plus grand de tes bienfaits.
  • Que par ta grâce, L’instant qui passe
    Serve à nous rapprocher de toi
    Et qu’à chaque heure,
    Vers ta demeure,
    Nos cœurs s’élèvent par la foi.

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Que sait-on du Jésus historique ?

Comment interpréter la construction théologique postpascale  que les théologiens désignent aujourd’hui sous la formule « le Christ de la foi »  ?

Voir à ce sujet le chapitre V de mon livre : Bruno Gaudelet, Le credo revisité, Lyon, Olivetan, 2015, p. 43-57.

V. Je crois en Jésus-Christ : Du Jésus de l’Histoire au Christ de la foi

Nous arrivons à la deuxième partie du Credo, qui porte sur la personne de Jésus-Christ. D’un point de vue formel, remarquons que le Credo ne dit pas credo Jesum Christum (je crois en Jésus-Christ), mais et in Jesum Christum, c’est-à-dire « et en Jésus-Christ ». Le mot credo est certes impliqué par le et in latin, mais il n’est pas « physiquement » présent au début de cette seconde partie[1]. Est-ce important ? Seulement sur le plan symbolique. En effet, plutôt que de suggérer au croyant que la partie christique du Credo est autonome voire indépendante de la première partie traitant de Dieu comme Père, le et in suggère que la partie christique du Credo se situe dans la dynamique de l’élan monothéiste des premiers articles. Autrement dit, le et in signale que Jésus n’est pas le promoteur d’une foi nouvelle, mais qu’il s’inscrit bel et bien dans la continuité de la foi monothéiste, qui est au cœur de son message et de sa vocation.

Quant au titre « Christ » attribué à Jésus, il souligne d’emblée que Jésus n’est pas un maître spirituel parmi les maîtres spirituels, ni même un prophète parmi les grands prophètes d’Israël, mais qu’il occupe un rôle spécifique au sein du peuple de Dieu pour les chrétiens. « Christ » n’est évidemment pas le nom de famille de Jésus, comme le croient parfois les enfants, mais un titre qui indique des fonctions spécifiques que nous allons voir plus loin. Un titre qui signale d’emblée la nécessité de distinguer entre le Jésus du « savoir historique » et le Jésus « de la foi », ou, si l’on préfère, entre le « Jésus de l’Histoire » et le « Christ de la foi chrétienne ».

Les générations chrétiennes précédentes ne distinguaient pas le Jésus de l’Histoire et le Christ de la foi. Elles lisaient les Evangiles comme des récits rapportant la vie même du rabbi galiléen. Lorsque l’exégèse* moderne a pris conscience que les Evangiles n’étaient ni des biographies de Jésus ni des récits historiques au sens moderne du mot, mais des récits catéchétiques présentant des portraits « théologiques » du Christ de la foi, les théologiens se sont lancés dans l’analyse approfondie des récits évangéliques pour vérifier s’il était possible de retrouver, derrière les récits, le véritable Jésus de l’Histoire.

Après plusieurs vagues de recherches successives, le bilan reste mitigé. Les textes comportent certes de la mémoire, et une certaine stature du rabbi de Nazareth se détache à travers les récits, mais il est très difficile de distinguer absolument ce qui relève de la mémoire de ce qui relève de la narration théologique. Essayons de faire le point, à grands traits, sur ce qui semble relever de l’Histoire.

  1. L’homme Jésus : ce que nous croyons savoir
  2. Sa naissance

Les origines de Jésus[2] sont obscures. Marc, le premier Evangile à être rédigé une quarantaine d’années après le ministère de Jésus, ne comporte aucun récit concernant la naissance du rabbi de Nazareth. Les récits de l’enfance de Jésus chez Matthieu et Luc relèvent pour leur part manifestement du catéchisme. Ils mettent en scène la conviction que Jésus doit être considéré comme le Messie attendu par le peuple d’Israël, mais ils semblent aussi vouloir mettre un terme aux rumeurs malveillantes que répandaient les détracteurs des premiers chrétiens concernant la conception de Jésus.

Les écrits talmudiques conservent plusieurs de ces rumeurs qui remontent peut-être aux temps des premiers opposants de Jésus ou tout du moins au tout jeune mouvement chrétien, et qui ont pu constituer une source d’information directe ou indirecte pour le païen Celse, avec lequel l’apologiste Origène polémique au IIe siècle[3]. Celse déclare en effet que Jésus est le fils de la Panthère (ben Panthera), le nom d’une garnison romaine basée en Palestine. En somme Marie, la mère de Jésus, aurait été abusée par un soldat romain ou n’aurait peut-être pas été fidèle à ses fiançailles. On comprend que de telles rumeurs pouvaient profondément blesser les chrétiens. Les récits de l’enfance de Jésus chez Luc et Matthieu – qui inscrivent la conception de Jésus en droite ligne des conceptions miraculeuses d’Isaac, Samson ou Samuel, mais en la dotant d’un degré supérieur puisqu’aucun homme n’y est impliqué – ont constitué, vraisemblablement la réponse pieuse des deux évangélistes à ces rumeurs plutôt malveillantes.

D’aucuns se sont dès lors demandé si le Joseph des récits de l’enfance de Jésus était un personnage historique ? Matthieu semble en effet avoir construit le personnage de Joseph « père » de Jésus, sur le modèle du patriarche Joseph, fils de Jacob, de la Genèse. Le Joseph de Matthieu a effectivement des songes, tout comme le fils de Jacob, et lui aussi sauve sa famille en la faisant descendre en Egypte.

En Luc, Joseph apparaît comme un simple figurant qui ne prononce aucune parole. Le récit de l’annonciation en Luc 1.27 signale que Marie est fiancée à un homme prénommé Joseph, mais ce dernier ne joue aucun rôle dans le récit. En Luc 2.4, Joseph emmène sa fiancée enceinte à Bethléem pour le recensement, mais il reste tout aussi muet ici que dans l’épisode de la crèche en Luc 2.16. Quand, enfin l’adolescent Jésus se retrouve à discuter avec les docteurs au Temple, il est bien question de ses « parents », mais c’est Marie qui parle et le nom même de « Joseph » n’apparaît pas dans le texte.

Concernant Marc, le premier Evangile à avoir été rédigé, vers 70, il n’y a aucune mention du père de Jésus. Marie est toujours entourée de ses enfants et Jésus est désigné comme « le charpentier » et « le fils de Marie » (Mc 6.3). Les commentateurs qui affirment l’existence d’un Joseph historique, estiment que celui-ci était vraisemblablement décédé à l’époque où Jésus entreprit sa vie publique, ce qui accrédite l’idée que Marie était peut-être beaucoup plus jeune que son mari.

Le quatrième Evangile désigne, pour sa part, deux fois Jésus comme fils de Joseph (1.45, 6.42). Mais on peut s’étonner que Jean, qui connaissait assurément les Evangiles selon Luc et Matthieu, ait complètement passé sous silence le thème de la naissance de Jésus pour présenter à la place un prologue théologique sur le logos incarné. L’auteur du quatrième Evangile était-il insatisfait par la présentation que Matthieu et Luc faisaient des origines de Jésus ? D’autres éléments s’étaient-ils greffés dans le débat quinze ans après les deux Evangiles synoptiques ? Faute d’indications supplémentaires, les chercheurs et commentateurs ne peuvent guère dépasser ici le stade de l’hypothèse.

L’inconsistance du personnage du Joseph au sein des Evangiles et le contexte de polémique posent question. Joseph a-t-il vraiment existé ? Marie a-t-elle été mariée très jeune à un ami de la famille plus âgé comme cela se faisait fréquemment dans cette culture et à cette époque ? Etait-elle déjà enceinte ? Les rumeurs sur Marie dont Celse et les écrits talmudiques font état ne sont-elles que malveillances et calomnies ? Nous ne pouvons que constater combien les origines de Jésus sont floues et obscures.

Outre la question de l’origine de Jésus, les récits de l’enfance selon Matthieu et Luc semblent vouloir également fournir aux Juifs de leur époque une explication concernant l’intitulé : « Jésus de Nazareth ». En effet, les scribes et les milieux juifs enthousiastes affirmaient, en référence à Michée 5.1, que le Messie devait naître à Bethléem. Comment se faisait-il, par conséquent, que le Messie des chrétiens s’appelât « Jésus de Nazareth » et non « Jésus de Bethléem » ?

Le quatrième Evangile semble manifestement conscient du problème, mais ne se montre pas enclin à reprendre la solution présentée par Luc qui fait naître Jésus à Bethléem en raison du recensement de Quirinus (obligeant chacun à retourner dans sa patrie natale), puis ramène ensuite la sainte famille à Nazareth. L’Evangile selon Jean savait-il que ce scénario faisait problème sur le plan historique ? Il est en effet démontré aujourd’hui que Luc ne restitue pas la chronologie réelle. Quirinus n’a été gouverneur de la Syrie qu’à partir de l’an 6 et sa charge a duré trois ans. Le recensement sous Quirinus n’a donc pas pu avoir lieu sous Hérode le Grand qui est mort en moins 4 avant J-C. En somme, ou bien Jésus est né sous Hérode le Grand comme le disent Luc et Matthieu, mais il avait alors dix ou douze ans à l’époque du recensement de Quirinus, ou bien il est né à l’époque du recensement de Quirinus et non sous Hérode, et il faut situer le début du ministère public de Jésus autour de ses vingt ans, puisqu’on l’a crucifié vers l’an 30 !

Il n’est pas impossible que le ou les rédacteurs de l’Evangile selon Jean aient su que le scénario de Luc ne cadrait pas avec l’Histoire ou qu’il était contesté (ce qui expliquerait pourquoi il présente un prologue théologique sans même aborder la question de la naissance et des origines de Jésus). On peut constater en tout cas que la solution que le quatrième Evangile apporte au chapitre 1.45-50 concernant l’intitulé « Jésus de Nazareth » ne suit pas du tout la ligne de Luc. En effet, lorsqu’André – qui représente dans le récit le chrétien fidèle – déclare à Nathanaël – qui renvoie au juif instruit par Michée 5.1 – « nous avons trouvé le Messie, Jésus de Nazareth », et que Nathanaël répond « peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? », l’Evangile selon Jean place sur les lèvres d’André cette réplique : « viens et vois ! », c’est-à-dire « je n’ai pas la réponse à ton interrogation, mais viens et regarde par toi-même celui dont je parle » (Jn 1.47).

Redisons-le, les récits de l’enfance de Jésus ne sont pas des comptes rendus historiques mais des récits catéchétiques pour dire la foi des chrétiens en Jésus glorifié et assis à la droite de Dieu. D’un point de vue historique, Jésus est très probablement né à Nazareth où il a grandi et où il a été catéchisé à la synagogue. Il est probable que Marie ait été mariée avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle comme c’était la coutume en Israël (1 Co 7.36s), ce qui expliquerait pourquoi Joseph était vraisemblablement décédé au moment de la vie adulte de Jésus. Joseph était-il le véritable nom de cet homme ? C’est probable, tout comme il est probable qu’il ait été charpentier à Nazareth. Mais a-t-il recueilli la petite Marie suite à une demande pressante de sa famille qui voulait donner un père à l’enfant qu’elle portait, ou ces histoires concernant l’outrage qu’aurait subi Marie ne sont que calomnies abjectes des opposants à Jésus ou aux chrétiens ? La recherche historique ne permet pas de trancher de façon péremptoire. Ce qui est vrai, tout particulièrement en protestantisme moderne, c’est que quelles que furent les origines de Jésus ou la façon dont il a été conçu, rien ne saurait le disqualifier comme Seigneur de l’Église. C’est en effet la proclamation de sa résurrection qui qualifie Jésus comme « fils de Dieu » (Rm 1.4), titre qui signifie « roi » (nous y reviendrons plus loin) et non sa naissance ou sa lignée humaine.

  • La formation

 Jésus a grandi à Nazareth au sein d’une famille nombreuse puisque les Evangiles mentionnent quatre de ses frères et parlent de ses sœurs au pluriel (Mc 4.31-35 et 6.3). La connaissance de la Bible hébraïque et la façon d’argumenter que lui prêtent les Evangiles laissent entendre que c’est en particulier auprès des Pharisiens qu’il a acquis sa formation théologique et spirituelle, et il est plausible que cette formation ait commencé à la synagogue de Nazareth.

Le fait que les Evangiles aient gardé la mémoire de la proximité de Jésus avec Jean-Baptiste laisse entendre qu’il a dû se détourner à un moment du mouvement pharisien pour se mettre à l’école de Jean-Baptiste, dont il reprit par la suite la critique vigoureuse contre le Temple et contre le formalisme religieux (Mc 11.15-17, Lc 15.11-32). Si l’on en croit les évangélistes, la suivance du Baptiste ne fut cependant qu’une étape dans son cheminement spirituel et théologique. En effet, le Jésus des Evangiles opère un dépassement de la prédication apocalyptique de Jean en annonçant non un jugement dernier à venir, mais un Royaume qui fait irruption dans les cœurs et invite chacun à vivre selon l’amour et la sagesse du Père céleste qui fait grâce à tous (Mt 4.17).

  • Le message

Malgré leurs différences, les Evangiles laissent entendre que le rabbi galiléen a réalisé une véritable synthèse entre trois grands courants qui se relient aux trois grandes parties de la Bible hébraïque : 1) le courant des Pharisiens spécialistes de la Loi et de l’argumentation rabbinique, 2) le courant de l’apocalyptique juive d’où provient Jean-Baptiste et qui se relie aux prophètes yahvistes* de la Bible, et enfin 3) le courant hassidique* des sages rabbis d’Israël, qui se rapporte aux cinq livres de la sagesse de la Bible hébraïque.

A la question « qui était Jésus ? », on peut répondre qu’il était un Juif pieux, pratiquant les fêtes de son peuple et le sabbat. Sa façon de pratiquer et d’interpréter la Loi mosaïque était cependant plus libérale que celle prônée par les Pharisiens. Jésus s’est-il présenté comme un être supérieur, voire divin, comme le suggèrent quelques passages du quatrième Evangile ? Les sources les plus anciennes, notamment l’Evangile selon Marc qui fut rédigé en premier, montrent qu’en Juif pieux monothéiste, Jésus était aux antipodes de ce genre de revendication. Le fait qu’il se soit présenté au baptême de Jean-Baptiste, qui était lié avec la notion de pardon des fautes, suggère d’ailleurs qu’il ne se considérait pas lui-même comme un homme parfait[4].

Pour Jésus, le Royaume de Dieu ne pouvait coïncider avec un royaume terrestre particulier. Le Royaume des Cieux est un Royaume spirituel qui fait irruption dans les cœurs et qui s’y établit. C’est de ce Royaume-là dont il voulait être le prophète. Les trois signes et critères de l’identité juive que constituaient alors l’observance de la Loi de Moïse, les pratiques rituelles (circoncision inclue) et la revendication de la terre d’Israël comme lieu et gage historiques de l’Alliance entre l’Eternel et son peuple, ne semblent dès lors nullement avoir été pour lui des fins en elles-mêmes. Dans le prolongement de la veine prophétique d’Israël, qui n’hésitait pas à critiquer le formalisme religieux du Temple et la fausse sécurité de l’appartenance religieuse ou ethnique, Jésus plaçait la foi personnelle avant les trois critères de la judaïté de son temps. Les fils d’Abraham devaient donc rechercher, comme les hommes de toutes les nations, la religion du cœur, non celle des œuvres, des rites ou de l’identité religieuse. Tous devaient comprendre que Dieu ne peut pas être légitimement perçu comme un Juge sévère et impitoyable qui attend chacun en jugement pour sa perte, mais au contraire que la hauteur de Dieu implique qu’on le considère comme un Père bienveillant appelant chacun à devenir ouvrier avec lui, d’où l’invitation évangélique à ce que chacun recherche l’agapè*, c’est-à-dire la bienveillance gratuite à l’égard du prochain.

  • La mort et la proclamation pascale

C’est pour avoir prêché cet enseignement, tellement en phase avec la tradition prophétique de la Bible hébraïque, mais si contraire à la religion juive de son temps alors centrée sur les pratiques rituelles du temple, que Jésus est entré en conflit avec les chefs religieux et que sa fin fut résolue de façon si cruelle. Gardons toutefois à l’esprit que les récits de la Passion relèvent eux aussi de la catéchèse. Ils comportent certes de la mémoire[5], mais la composition de Marc, puis des Evangiles qui reprennent à leur façon sa trame, visent autant à raconter la fin tragique et violente de Jésus, qu’à mettre des mots là où plus aucune parole n’a été possible. Les textes redonnent ainsi la parole à Jésus, qui n’a plus pu parler avec ses disciples. Ils donnent la parole aux acteurs de la condamnation et de l’exécution de Jésus et mettent également « en parole » la peur, les reniements et la fuite des disciples dépouillés de tout, surtout de langages. Les récits « font parler » ceux qui n’ont pu le faire, et même ceux dont les actes horribles se sont passé de paroles. En ce sens, les textes sont une thérapie, ils mettent des mots sur les douleurs et éclairent les effroyables logiques et mécanismes du mal qui fondent sur le juste. Ils deviennent paroles de révélation qui éclairent et font comprendre les raisons théologiques et politiques pour lesquelles Jésus a été exécuté. Ils mettent en débat les tenants et les aboutissants de l’affaire et dévoilent en dernier lieu que Jésus est mort pour ne pas avoir renié sa foi au Dieu d’amour, ni négocié ses idées sur sa vision de Dieu. Sa mort apparaît dans cette perspective, non seulement comme la mort du juste odieusement emporté par la violence des puissants et de leur logique jugée supérieure à la vie humaine, mais également comme la mort de l’homme libre affirmant jusqu’au bout la liberté de sa conscience. Ce n’est pas pour rien que l’Evangile est le fondement de l’humanisme moderne.

La remarquable synthèse théologique de Jésus et la réforme religieuse qui en découlait auraient pu s’achever sur la montagne du Golgotha. Seulement voilà, un certain rebondissement au matin de Pâque fit que le rabbi de Nazareth ne tomba pas dans l’oubli et que son message se répandit au contraire rapidement et durablement au sein des nations.

  • Vérité de l’homme Jésus sous les couches successives
    de l’adoration populaire

Jésus ne fut-il donc qu’un réformateur et un prophète ? Est-ce diminuer le rabbi de Nazareth que de dire cela ? Je ne le pense pas. Le message de Jésus est unique dans toute l’histoire des idées. En réalisant la puissante synthèse des trois courants théologiques de la Bible hébraïque, Jésus a fait aboutir la révélation de Dieu comme Père bienveillant des hommes.

Jésus est unique par la qualité et la hauteur de sa pensée. Nulle pensée religieuse ou philosophique n’a depuis deux mille ans dépassé sa haute conception de Dieu et de l’humain.

Jésus est aussi unique par l’influence qu’il a exercée sur le monde. La terre a donné de grands hommes spirituels. Des fondateurs de religions remarquables par leur authenticité et leur génie religieux. Jésus se distingue cependant de tous par l’impact intellectuel et éthique de son message sur le monde, y compris sur le monde moderne occidental qui se dit postchrétien alors même qu’aucune société n’a été plus imprégnée par l’humanisme de l’Evangile que lui.

Jésus est enfin unique par la vénération et le culte que lui ont rendus les chrétiens au cours de l’histoire. L’annonce de son élévation au ciel à la droite de Dieu au matin de Pâque a certes conduit ses fidèles à le diviniser au point d’en faire l’égal de Dieu, et il est vrai que le tableau qui en a résulté s’est considérablement éloigné au fil des siècles de la simplicité du rabbi de Nazareth et a passablement brouillé le portrait du Jésus historique. Mais une fois démythisé et remis dans les différents contextes religieux et politiques de son développement, le Christ divinisé dit lui aussi, à sa façon, l’impact extraordinaire que Jésus et son message ont eu sur le monde et dans l’Histoire.

  • Le Christ de la foi

Une phrase étonnante de l’apôtre Paul peut nous aider à comprendre ce qui est en jeu lorsque les théologiens parlent du « Christ de la foi » : « Si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière. » (2 Co 5.16). Cette affirmation est d’une importance majeure. Paul ne s’intéressait-il pas à Jésus de Nazareth ? Certes, si nous n’avions que les écrits de Paul, nous ne saurions rien du rabbi galiléen. Paul ne rapporte en effet aucun discours, aucun récit de guérison, aucun signe, aucun geste prophétique du Christ, aucune de ses rencontres. Paul ne veut savoir qu’une chose : « Jésus crucifié et ressuscité le 3ème jour » (1 Co 2.2). Les épîtres de Jacques, de Pierre, de Jean et de Jude sont tout aussi indigentes au sujet du Jésus historique que celles de Paul. En fait, bien que les Evangiles présentent avant tout le Christ de la foi pascale, nul autre document du Nouveau Testament ne nous permet d’apercevoir mieux qu’eux quelques aspects de la vie et de la personne de Jésus.

Concernant Paul, il ne faut peut-être pas tirer de conclusions trop hâtives[6]. Il est possible que l’apôtre des Gentils*[7] ne donne pas d’éléments sur le Jésus de l’Histoire, tout simplement parce que les chrétiens de son temps étaient relativement bien informés à cet égard. Paul écrit entre les années 45 et 60, donc à une période où de nombreux témoins oculaires de Jésus vivaient encore et où la tradition orale devait circuler. Ce n’est, de fait, qu’avec la mort des apôtres et des témoins oculaires que les évangélistes se sont décidés à rédiger les portraits de Jésus que l’on connait, de façon à fixer certaines normes théologiques et à faire le tri entre les différentes traditions qui circulaient[8].

Si Paul ne se désintéressait peut-être pas tout à fait du Jésus « selon la chair », il est cependant possible qu’il ait cherché dans le fameux passage de 2 Corinthiens 5.16 cité plus haut, à corriger le penchant suspect de certains Corinthiens qui avaient tendance à négliger ou à ne pas intégrer suffisamment dans leur théologie le Christ ressuscité. C’est ici une tendance que l’on retrouve aussi aujourd’hui. Ne pouvant adhérer de façon littérale ou immédiate aux récits de Pâques présentant la Résurrection de Jésus, le chrétien de la modernité réduit souvent l’Evangile au message d’amour, de sagesse et d’espérance du Jésus historique et néglige dès lors le volet concernant la mort de Jésus et la proclamation de sa résurrection au matin de Pâques.

Il est vrai que pris à la lettre, comme des comptes rendus historiques, les récits de la résurrection de Jésus ne peuvent qu’être rangés par les modernes dans la catégorie des fables et légendes d’antan, et qu’ils perdent, à partir de là, leur sens théologique. Nous y reviendrons plus loin, lorsque nous aborderons l’article du Credo qui confesse la résurrection[9]. Pour le moment, relevons simplement que, pour Paul, la foi chrétienne ne se limite nullement au seul message de l’amour de Dieu et du prochain comme soi-même. L’Evangile inclut la foi monothéiste et l’humanisme qui en découle, mais également l’espérance en la vie auprès de Dieu. Ne s’intéresser qu’au seul Jésus de l’Histoire – ou selon la chair comme dit Paul –  est donc tout aussi incomplet que de s’intéresser uniquement au seul Christ ressuscité (1 Co 12.3). La foi chrétienne ne se cantonne pas à l’affirmation « je crois en Jésus », ou « je crois en Christ », mais elle proclame, comme le fait le Credo « je crois en Jésus-Christ ! » Autrement dit, je crois au message d’amour, de sagesse et d’humanisme que le Jésus de l’Histoire a apporté au monde, autant qu’à l’espérance de la Vie en Dieu que le Christ de la foi pascale proclame, notamment au travers des récits romancés du matin du troisième jour. Le Jésus de l’Histoire ne doit, en somme, aucunement être détaché du Christ glorifié de la foi et réciproquement le Christ glorifié de la foi ne doit pas être séparé du Jésus de l’Histoire. Le message du Jésus de l’Histoire et l’espérance récapitulée dans le Christ glorifié constituent ensemble le centre de la foi chrétienne. Du point de vue de l’Histoire, Jésus est un réformateur du judaïsme et un prophète qui nous enseigne un chemin de foi et de sagesse. Mais du point de vue de l’espérance en la vie spirituelle par-delà la mort, le Christ de la foi devient un symbole*[10] qui récapitule le message de l’Evangile et présente l’appel de Dieu à la conversion.

Certains tiqueront peut-être sur le mot « symbole » appliqué au Christ de la foi. C’est pourtant ainsi que fonctionne ce que d’aucuns appellent la théologie de la croix chez Paul. L’apôtre des Gentils* laisse en effet entrevoir dans ses lettres que la mort de Jésus sur la croix et la proclamation de sa Résurrection constituent ensemble un appel de Dieu destiné à chacun : 1) La croix met en question la sagesse et la piété des hommes qui suivent leurs propres vérités et crucifient un innocent au nom du bien commun (1 Co 1.17ss). 2) La proclamation pascale signifie que la mort n’est pas le dernier terme de l’existence humaine (1 Co 15).

Le Christ crucifié et glorifié constitue un appel de Dieu pour chaque personne. Toi, homme ou femme, qui lis ces lignes, quelle est ton espérance ici-bas ? Toi qui marches en mortel et qui peut quitter cette existence à tout moment, qu’est-ce qui fonde ton être et qu’est-ce qui fonde ta vie ? Quel est ton espérance et quelle est ta boussole dans ce monde ? Le Christ crucifié et glorifié représente l’appel de Dieu à la conversion, c’est-à-dire au changement de mentalité vis-à-vis de Dieu et de soi-même. Alors que l’humain suit naturellement « la route antique des hommes pervers » pour reprendre l’expression d’Eliphaz dans le livre de Job (22.15) et qu’avec ses « moi je » plein la bouche, il s’assied sur le trône même de Dieu, le Christ crucifié et glorifié vient lui dire à quel type d’humanité effrayant conduit ce chemin et comment il peut, en se « retournant » vers Dieu, reprendre le chemin de la vie véritable et de la paix, même devant la mort.Dans cette perspective de conversion (métanoïa*[11]), les portraits que les évangélistes brossent de Jésus font peu à peu apparaître les traits de l’humain « converti » et dès lors « abouti ». Le Jésus des Evangiles, construit à partir de la mémoire du Jésus de l’Histoire et du Christ de la foi pascale, donne aux croyants un modèle d’humanité convertie et accomplie à imiter, d’où la veine paulinienne, puis chrétienne, de l’imitation de Jésus-Christ, qui a connu une belle postérité tout au long de l’histoire de l’Église.

Le Jésus des Evangiles possède en effet, de façon remarquable, les traits de l’homme né de nouveau et donc du nouvel Adam enfin à l’image de Dieu[12]. Dès lors, pour aussi fondamental que soit le Jésus historique, il importe effectivement, comme l’estime Paul à travers ses textes, que chacun rencontre avant tout, ici et maintenant, le Christ glorifié de Pâques, plutôt que d’en rester à un Jésus selon la chair qui exclurait la croix et la résurrection en lesquels : le message de Jésus, l’appel de Dieu et l’espérance du Royaume, prennent une configuration inédite et décisive.

Paul reprocherait assurément aujourd’hui à l’exégèse* historique de se focaliser sur le Jésus « selon la chair » au détriment du Christ de la foi pascale. Selon lui, c’est en s’unissant avec le Christ glorifié, par le baptême, que l’on devient une « même plante » avec lui et que toutes choses sont nouvelles (2 Co 5.17). Autrement dit, c’est le Christ glorifié qui est le sauveur et le Seigneur, sans la croix et la Résurrection, le Jésus « selon la chair » ne fait pas passer de la mort à la vie.

Faut-il être d’accord sur ce point avec Paul ?

Plusieurs théologiens estiment que c’est effectivement le Christ glorifié qui est objet de foi et non le Jésus historique. Pour ma part, je préfère dire que le chrétien a autant besoin du dévoilement de Dieu comme Père et de la libération spirituelle que le Jésus de l’Histoire nous a enseignée, que de l’espérance du salut de la mort qu’il a prêchée sur les routes de Galilée et de Judée, et que présente et représente la foi pascale des premiers chrétiens. Croire en Jésus-Christ, implique, en somme, autant de se mettre à l’école du rabbi de Nazareth que d’accueillir l’espérance de la vie que signifie et récapitule le Christ de la foi.

Envoi

La distinction entre le Jésus historique et le Christ de la foi pascale n’aboutit à l’exclusion de l’un ou de l’autre que si l’on oppose radicalement la foi prêchée par le prophète galiléen et la foi prêchée par ses disciples et leurs successeurs. Il est vrai que la foi « de Jésus » est celle du monothéisme juif où Dieu est au centre, tandis que la foi postpascale des premiers chrétiens inclut progressivement à la foi monothéiste la foi « en » Jésus. Avec la fondation de l’Église, Jésus est passé du statut de « proclamateur » de l’Evangile, à celui de « proclamé ». Certes, le mouvement chrétien des deux premiers siècles ne délaissera à aucun moment la foi monothéiste, et ce malgré l’inclinaison surprenante que prirent parfois les disputes et les hérésies christologiques qui menacèrent la cohésion des Églises chrétiennes. La théologie dite « orthodoxe » qui finit par s’imposer au concile de Nicée de 325 – conformément à la volonté de l’empereur Constantin – estompa assurément de plus en plus la stature historique du rabbi de Nazareth sous les couches successives de la dévotion au Christ divinisé. Mais la mémoire du Jésus historique a perduré à travers les siècles grâce aux Evangiles.

D’un point de vue analytique, il est éclairant de relever que le « moteur » de la divinisation de Jésus de Nazareth – qui prit son élan dans la foulée de la foi pascale – fut assurément la croyance en la résurrection du rabbi de Nazareth au matin de Pâques. Nous le verrons plus loin, la résurrection de Jésus n’était pas pensée au début du mouvement chrétien comme une « résurrection de la chair »[13]. Paul, l’auteur le plus ancien du Nouveau Testament, considère que « la chair et le sang ne peuvent hériter du royaume de Dieu » (1 Co 15.50) et il assure par ailleurs que Jésus est devenu au matin de Pâques un « esprit vivifiant » doté d’un « corps pneumatique », c’est-à-dire « spirituel » (1 Co 15.44-45). Or il est vraisemblable que c’est cette conception de la Résurrection qui ait joué un rôle pilote dans la divinisation du Christ glorifié. En effet, si le Vivant de Pâques était désormais « esprit vivifiant » assis à la droite de Dieu, n’était-il pas devenu divin ? Ne fallait-il pas croire que la résurrection faisait des créatures humaines des dieux ? Cette conclusion pouvait évidemment conduire à une nouvelle forme de polythéisme. C’est pourquoi, outre la deuxième Epître de Pierre qui semble envisager la divinisation eschatologique des croyants (2P 1.4), nul courant théologique d’importance ne s’est engagé dans le sens de cette interprétation[14]. La voie qui a été en revanche suivie fut celle de l’affirmation que Jésus relevait lui-même du divin bien avant sa Résurrection, voire bien avant sa conception. L’affirmation de la divinité de Jésus comportait également un risque pour la foi monothéiste : celui de glisser vers une forme de dualisme impliquant un Dieu créateur et Père des humains et un second dieu, incarné dans la personne de Jésus.Le processus de divinisation de Jésus aux lendemains de Pâques, dont témoignent les écrits du Nouveau Testament[15], impliquait en somme soit de sortir du monothéisme juif, soit de réinterpréter le thème de l’unicité de Dieu[16]. Or c’est effectivement ce chemin, long et semé de polémiques et d’anathèmes, qu’a suivi la théologie classique en forgeant progressivement le dogme de la Trinité qui ramena l’unicité de Dieu à son essence et ouvrit la voie à la diversité des « personnes divines » (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) distinctes quant à la personnalité, mais non séparées quant à l’essence.

Que l’on adhère ou non aujourd’hui à cette construction théologique, qui implique une conceptualité prémoderne des « essences » et que les Juifs et les musulmans ont toujours regardée comme une forme déguisée de polythéisme, il n’est pas anodin de considérer que c’est cependant la foi en la résurrection de Jésus qui est à l’origine de sa divinisation dans l’Église chrétienne. En effet, même si les dogmes relatifs à la double nature de Jésus, à son incarnation ou à la Trinité ne sont plus reçus comme articles de foi par l’ensemble des chrétiens aujourd’hui, il est significatif que ces dogmes constituent, en quelque sorte, des conséquences spéculatives de la foi en la résurrection de Jésus confessée par les premiers chrétiens au lendemain de Pâques. La résurrection du Galiléen ne doit dès lors nullement être comprise comme une croyance parmi les croyances christologiques, mais comme « la » croyance directrice qui entraîne les croyances christologiques. Or, si les bouleversements culturels de la modernité ont transformé notre vision du réel et du mythique, puis fait émerger une nouvelle forme de rationalité qui ne peut adhérer aux constructions dogmatiques de l’Antiquité sans consentir à un « sacrifium intellectus » (sacrifice de l’intelligence), le fait que les premiers disciples de Jésus ont exprimé leur foi en la Résurrection de leur rabbi demeure un fait historique[17] qu’il nous appartient d’interpréter aujourd’hui selon les ressources de l’exégèse moderne et selon l’intelligence de notre type de rationalité.


[1] Voir ci-dessus la page 18.

[2] En hébreu Yeshouha signifie « Dieu sauveur ». C’est ce même nom que l’on transcrit par « Josué ».

[3] Origène (185-254) rapporte dans son Contre Celse, une rumeur qui peut très bien remonter au temps des premiers détracteurs du mouvement chrétien primitif : « La mère de Jésus a été chassée par le charpentier qui l’avait demandée en mariage, pour avoir été convaincue d’adultère et être devenue enceinte des œuvres d’un soldat romain nommé « Panthèra ». Séparée de son époux, elle donna naissance à Jésus, un bâtard. La famille étant pauvre, Jésus fut envoyé chercher du travail en Égypte ; et lorsqu’il y fut, il y acquit certains pouvoirs magiques que les Égyptiens se vantaient de posséder » (C.C. I, 32 5. Cf. I, 28 10, 33 19 et 69 20. Cf. R.C. p. 355). Nous rencontrons différentes versions de cette polémique contre le Jésus des chrétiens dans des passages du Talmud qui furent supprimés par la censure ecclésiastique au Moyen Age, mais qui ont été plus ou moins bien conservés dans quelques rares manuscrits appelés les Hesronoth Hashass (codices de Munich, de Strasbourg, de Vienne). Dans le traité Sanhédrin 43a il est écrit : « On pendit Jésus ben Stada sur un pieula veille de Pâques », et en 67a « […] et ils le pendirent la veille de Pâques. Jésus ben Stada était le fils de Pandéra […]. L’amant, c’était Pandéra. Le mari c’était Paphos ben Yehudah. Mais sa mère c’était Miriam (Marie), surnommée Stada […]. » Dans le traité Shabbath 104 B : « Le fils de Stada était le fils de Pandéra. » Voir aussi dans le Talmud de Jérusalem, Traité Shabbath, ch. XIV, Traité Abodah Zarah 40 d. Le Talmud de Babylone désigne le crucifié de Ponce Pilate par le nom de Fils de la Sotada : « le fils de S’tath da, c’est-à-dire de  » celle qui a quitté la bonne voie, qui a été infidèle » ».

[4] Certains estiment que le titre « fils de l’homme » qui apparaît dans les sources anciennes des Evangiles synoptiques, et par lequel Jésus se désigne, suggère que le rabbi galiléen s’identifiait peut-être au personnage « semblable à un fils d’homme » de Daniel 7.13-14, à qui l’Ancien des jours donne la domination, l’honneur et la royauté. Comment traiter cette donnée ?

– Première hypothèse : la preuve n’est pas faite que le Jésus historique se soit réellement appliqué ce titre. Les sources anciennes des synoptiques sont, en effet, elles aussi marquées par la foi postpascale. Puisque les premiers disciples ont cherché dans la Torah des figures et des textes « prophétiques » pour dire leur foi au Christ glorifié et faire correspondre leur message avec les Ecritures juives, il est tout à fait plausible qu’ils se soient approprié la figure du « fils de l’homme » de Daniel 7 pour identifier Jésus au « fils d’homme » qui joue en Daniel 7 un rôle éminent dans le jugement dernier.

– Deuxième hypothèse : si Jésus s’est appliqué ce titre, il a très bien pu l’utiliser dans le sens de Job (16.21, 25.6), des Psaumes (8.4, 80.17, 144.3) ou du livre d’Ezéchiel qui emploie l’expression « fils de l’homme » pour parler de l’humain en général.

– Troisième hypothèse : si Jésus s’est appliqué ce titre, ce qui n’est pas démontré, il a pu simplement vouloir se situer dans la lignée du prophète Ezéchiel (dont le livre utilise 92 fois sur 103 occurrences dans la Bible hébraïque, l’expression « fils d’homme » pour se désigner lui-même). Cette auto-désignation lui aurait permis en quelque sorte de contrebalancer le titre « fils de Dieu » qui était un équivalent messianique de « roi », titre et rôle que le Jésus historique a repoussé. Au total, il est bien fragile de bâtir sur le titre « fils de l’homme » une théorie de la conscience « messianique » de Jésus, sans compter que ce titre a pu être utilisé par le rabbi de Nazareth dans le sens des hypothèses 2 et 3, puis repris par le mouvement chrétien postpascal dans le sens messianique présenté dans hypothèse 1.

[5] Institution de la Cène, mémoire du vase du parfum, arrestation, condamnation par les chefs, abandon des disciples, mauvais traitements des soldats romains, crucifixion, etc.

[6] Voir plus loin page 89.

[7] Du latin gentes qui signifie « nations » (en hébreu gôyîm, en grec ethnikoï) le mot « Gentils » constitue avec le mot « païens » (paganus, « campagnard ») le vocabulaire usuel des Juifs pour désigner au Ier siècle les « non-Juifs », les gens des « nations », puis devient plus tard le langage des chrétiens pour désigner les non-chrétiens.

[8] Voir l’annexe 1 à la fin du livre page 288ss.

[9] Voir ci-dessous page 124ss et 254s.

[10] Le mot symbole est issu du grec ancien sumbolon qui est construit avec le préfixe syn qui signifie « avec » et du suffixe ballein qui signifie « jeter ». Le « symbole » est ce qui est « jeté ou donné avec », ce qui est « joint », « mis ensemble ». Avec l’usage le mot « symbole » a désigné « quelque chose » au moyen de laquelle on désigne « autre chose ». Le symbole est de cette manière un « signe » qui indique, désigne, représente, mais l’on tend à distinguer entre le simple signe qui relève de la convention (par exemple les panneaux de signalisation routière) et le symbole qui possède un lien ontologiqueavec la chose où la réalité qu’il désigne (par exemple le drapeau est liée à la nation qu’il représente, et le pain et le vin de la Cène est, pour les chrétiens, communion au Christ).

[11] Métanoia signifie « changement » (meta) « d’esprit » (le noūs des grecs). Nos Bibles traduisent la plupart du temps ce mot par « conversion » ou « repentance », mais ces deux mots ont aujourd’hui le défaut d’être connotés péjorativement dans un sens piétiste. Le terme « retournement » semble dès lors une meilleure traduction.

[12] Voir ci-dessous page 153ss.

[13] Voir ci-dessous pages 124ss et 254ss.

[14] Des Pères, comme Irénée de Lyon ou Athanase d’Alexandrie ont forgé la croyance en la théosis (divinisation ou déification), qui est restée populaire dans les Églises orthodoxes et dans une certaine mesure dans l’Église catholique. Mais la théosis est la participation des élus à la sainteté et à la communion divine, non l’accession individuelle à la divinité. Cf. Athanase d’Alexandrie, Sur l’incarnation du Verbe, 54.3.

[15] Parmi les passages les plus significatifs qui témoignent du processus de divinisation de Jésus-Christ dans les premiers milieux chrétiens : Rm 1.4, 9.5, 2 Co 5.19, Phil 2.5-11, Col 1.12-20, Hb 1.1 à 3.6, Ac 20.28, Jn 1.1-18, 8.56-59, 17.5, 20.28, 1 Tm 1.15-17.

[16] Voir ci-dessous pages 77ss.

[17] Sur ce point voir ci-dessous page 124ss.

Exemple
Publication mise en avant

A lire dans Paroles Protestante de Janvier :  « On a changé l’heure du culte, La vieille dame et la voix » par Herman Grosswiller

Entre tradition et adaptation, l’Eglise doit faire au mieux pour trouver un rythme qui convienne au plus grand nombre. Changer l’heure du culte devient un enjeu théologique majeur. L’expérience d’une paroisse qui a sauté le pas.

Son chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles, courbée par le poids du caddie de provisions qu’elle traine, la vieille dame ronchonne un peu contre ces jeunes freluquets qui lui ont modifié ses horaires. « Vous voyez, je suis obligée de faire mon marché avant, maintenant. » « Mais vous êtes là, Madame, et c’est heureux » lance une voix souriante derrière elle. Le ton n’est pas moqueur ni détaché, juste teinté de l’affection de constater que malgré le trouble causé, la dame est venue. Par habitude, par fidélité, par désir d’être nourrie et de revoir ses amies, elle ne raterait pour rien au monde un culte, fût-il décalé à onze heures « pour laisser le temps aux petits jeunes de cuver leurs soirées de la veille, c’est tout de même un monde ! »

Décision difficile

Peu à peu le temple se remplit, quelques familles sont venues, cela donne à l’ensemble une ambiance plus chaleureuse et proche de la pyramide d’âges normale de la population de la ville. Pari réussi ? Le Conseil presbytéral a longuement médité, discerné ce nouvel horaire du culte à onze heures. Une demi-heure de décalage par rapport à la quasi-totalité des cultes de France, c’est bien peu mais c’est une décision lourde.

D’un côté, la fidélité des anciens et le désir que leur place soit respectée au cœur de l’assemblée. D’un autre côté, la nécessité de mieux ouvrir la communauté aux jeunes, aux familles nombreuses qui ont du mal à préparer les enfants, aux liens entre générations.

Une escale sur le chemin

Mais les enjeux sont aussi ailleurs, dans l’édification de la communauté et son accompagnement. Déplacer un symbole revient à lui donner un sens nouveau, à renégocier les acquis de la foi. C’est faire entrer dans les cœurs un peu d’étonnement, passer mentalement d’une Eglise dressée, immuable, à une communauté de vie. Et en amont de cette réflexion du Conseil presbytéral, il y a une vraie question théologique portée par le pasteur. La foi n’est pas croyance mais confiance, un chemin de questions qui déplace, relève et envoie vers demain. Lorsqu’une habitude est ancrée, elle peut alors prendre force de dogme et venir scléroser cette marche, peut-être l’interrompre. Elle délimite un enclos de ceux qui savent et pratiquent, ceux du dehors n’ayant plus forcément les codes d’accès. S’il n’est pas enclos de la foi, le culte est nourriture pour ce peuple de Dieu qui avance, prière et louange. Il est aussi escale dans la vie de chacun, qui chaque jour évolue et s’adapte au mieux au rythme du troupeau. Car si l’Eglise n’est pas notre Eglise mais celle de Jésus-Christ, elle se doit d’être au service de tous et non l’inverse. L’année 2020 a suffisamment montré combien la capacité des paroisses à s’adapter à des situations changeantes était forte.

Certitudes et convictions

Alors pourquoi est-ce à la fois si dur et passionnant de changer ? Peut-être parce que ce qui repose, ce sont les certitudes, les réponses, tout ce cadre de vie patiemment construit qui rassure. Ce qui met en marche, ce sont plus les convictions, ancrées en profondeur, qui appellent à se lever pour les suivre. Les jeunes le savent bien, il est tellement difficile de se lever…

Le culte a commencé. Au fond du temple, la vieille dame et la voix affectueuse s’échangent les recueils de cantiques. L’une explique les chants spontanés, l’autre lit les indications sur un lointain panneau et marque les pages. A Neuilly, un premier bilan aura lieu dans six mois.