Que sait-on vraiment de Jésus ?

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Que sait-on vraiment de Jésus ?

Publication mise en avant

Retrouver le passé

Quelques-unes des plus grandes redécouvertes de notre passé ont été précédées par des siècles d’oubli, voire par une de complète ignorance. Je pense à ces civilisations perdues que l’archéologie a retrouvées et réapprises. Aux merveilles redécouvertes avec ces cités sorties des sables. Mais également au monde des dinosaures disparu soixante millions d’années avant les premiers hommes. La redécouverte de ce monde par la paléontologie a transformé radicalement notre vision du passé et bouleversé durablement la lecture que les docteurs de l’Eglise et les réformateurs faisaient du livre de la Genèse.

Certes, ce ne fut pas sans peine. Nos grands-parents étaient plutôt incrédules. Avant que la reconstitution du crétacé et du jurassique soit établie et que la réalité de l’évolution des espèces entre dans les esprits, les savants ont eu à affronter bien des sarcasmes et bien des doutes.

Une conférence célèbre opposa le biologiste Thomas Henry Huxley à l’évêque d’Oxford. Ce dernier, quelque peu cynique, demanda à Huxley :« Dites-nous est-ce par votre grand-père ou votre grand-mère que vous descendez du singe ? ».

Huxley lui rétorqua : « Si j’avais à choisir un ancêtre entre le singe et un universitaire s’opposant à des thèses, non par des arguments, mais par la dérision, alors sans aucun doute je choisirais le singe ».

Que de chemin parcouru depuis. La vérité finit généralement par s’imposer.

Or, ce qui est vrai des grandes redécouvertes de notre passé ou du passé de la terre, est aussi vrai des hommes qui ont marqué l’histoire, à commencer par Jésus-Christ.

Durant des siècles, l’humble rabbi de Galilée a été recouvert par les couches successives de l’adoration populaire et par la théologie des Conciles ; sans compter la distance historique et culturelle que la transplantation du mouvement chrétien primitif de son terreau juif au monde helléniste, puis au monde médiéval, a ajoutée au tableau de plus en plus patiné par le temps. Bref qui était vraiment Jésus ? Est-il possible de retrouver le Jésus historique sous les couches successives du Christ glorifié du christianisme classique ? C’est à cette tâche que s’adonnent les exégètes depuis deux siècles avec un certain succès, mais aussi avec un accroissement réel des incertitudes.

Néanmoins, alors qu’en deux siècles les avancées de la paléontologie ont fini par corriger notre conception du passé, l’exégèse moderne, elle, n’est pas encore parvenue à ce que ses recherches révolutionnaires sur Jésus soient intégrées au sein des différentes Eglises.

« Comment se fait-il, écrit l’exégète suisse Daniel Marguerat, que n’importe quelle théorie sur Jésus, surtout la plus farfelue, se transforme presque à coup sûr en coup médiatique ?
J’incrimine l’ignorance du public, à commencer par celui des Eglises. Le plus sûr allié des manipulateurs d’opinion est le non-savoir sur la recherche du Jésus de l’histoire.


J’invoque donc la responsabilité des formateurs en Eglise : il y a un savoir à communiquer, une intelligence à transmettre, une attention à éveiller, pour éviter que la foi dégénère en naïveté et la conviction en obscurantisme. Force est de constater que, jusqu’ici, les agents de pastorale ont – partiellement du moins – failli à leur tâche de formation.

Il est urgent qu’ils surmontent leurs appréhensions et prennent leur place dans le débat sur le Jésus de l’histoire ; il serait paradoxal que les croyants en soient, par dédain, les seuls absents».

Qui était vraiment Jésus de Nazareth ?

S’affirmait-il comme un être divin à l’égal du Père ?

Qu’enseignait-il ?

A quelle vocation pensait-il répondre en prêchant aux foules de Galilée et de Judée ?

C’est ce que je vous propose d’aborder ici, évidemment dans les grandes lignes, mais au moins cependant de façon à ce qu’une claire perspective nous soit donnée !

I L’homme Jésus

Les origines de Jésus sont obscures. Marc, le premier évangile à être rédigé une quarantaine d’années après Jésus, ne comporte aucun récit concernant la naissance de Jésus.

Les récits de l’enfance de Matthieu et de Luc sont par ailleurs considérés par l’exégèse moderne comme des catéchismes illustrés destinés à présenter la conviction des premiers chrétiens selon laquelle Jésus doit être considéré comme le Messie attendu par le peuple Israël de son temps.

La visée catéchétique des évangiles ne se limite cependant pas aux récits de l’enfance de Matthieu et Luc. En fait, c’est la nature même des évangiles d’être des récits catéchétiques, rédigés en langage narratif et symbolique. L’interprète doit donc déployer un appareil critique littéraire et historique important pour essayer de relever les traits qui relèvent du Jésus historique.

1) Par le biais des recoupements on estime par exemple que Jésus a effectivement grandi à Nazareth au sein d’une famille nombreuse puisque les évangiles mentionnent quatre de ses frères et parlent de ses sœurs au pluriel. En outre, si les éléments des récits de l’enfance concernant Joseph ne sont pas assurés, Jésus est lui-même désigné dans les évangiles comme « le charpentier » de Nazareth (Mc 6.3).

2) Sa connaissance de la Torah et la façon d’argumenter que lui prêtent les évangiles laissent par ailleurs entendre que c’est auprès des pharisiens qu’il a acquis sa formation théologique et spirituelle. On n’est, de fait, jamais aussi dur qu’avec ceux que l’on a quitté.

3) L’idée que Jésus s’est détourné du milieu pharisien pour se mettre à l’école de Jean-Baptiste, dont il reprend la critique vigoureuse contre le temple et le formalisme religieux, est perçue aujourd’hui par beaucoup comme probable.

4) Mais la suivance du Baptiste ne fut cependant qu’une étape dans son cheminement spirituel et théologique. En effet, le dépassement de la prédication apocalyptique de Jean (que Jésus opère en annonçant pour sa part, non un Jugement dernier à venir, mais un Royaume qui vient de faire irruption pour le salut de tous – Mt 4.17-), montre que Jésus a abouti à une lecture du Premier Testament sensiblement différente de celle de Jean-Baptiste.

Malgré leurs différences les évangiles laissent donc entendre que le rabbi Galiléen a réalisé une véritable synthèse entre trois grands courants qui se relient aux trois grandes parties de la Torah :

1) le courant des pharisiens spécialistes de la Loi du Pentateuque et de l’argumentation rabbinique.

2) le courant de l’apocalyptique juive d’où ressort Jean-Baptiste et qui se relie aux prophètes yahvistes de la Bible.

3) et enfin le courant hassidique des sages rabbis d’Israël qui se relie aux cinq livres de la sagesse de la Torah.

II  Qui dit-on que je suis ?

A la question « qui était Jésus ? » on peut répondre : il était un juif pieux, pratiquant les fêtes de son peuple et le sabbat, mais sa façon de pratiquer et d’interpréter la Loi mosaïque était plus libérale que celle prônée par les pharisiens.

Il fut instruit par plusieurs maîtres dont, je l’ai dit, les pharisiens qui lui ont enseigné la Torah ; le Baptiste qui l’a initié au Yahvisme et peut-être à la pensée apocalyptique ; ainsi que les milieux hassidiques qui l’ont formé à la sagesse comme le montre son usage du langage métaphorique et symbolique.

Jésus s’est-il présenté ou revendiqué comme un être supérieur, voire divin comme le suggèrent quelques passages du quatrième évangile ?

Les sources les plus anciennes, et notamment l’évangile selon Marc qui fut rédigé en premier, montrent qu’en bon juif monothéiste, Jésus était aux antipodes de ce genre de revendication. Le fait qu’il se soit présenté au baptême de Jean-Baptiste (qui était franchement lié avec la notion de pardon des fautes), suggère, au reste, qu’il ne se considérait pas lui-même comme un homme parfait.

Relevons enfin que, si Jésus s’est attribué lui-même le titre de prophète (Mc 6.4) et qu’il s’est laissé appeler rabbi, il a délibérément refusé le titre « messie » (en grec « christos »). La raison la plus probable fut qu’il savait parfaitement que ses contemporains attendaient un messie guerrier et nationaliste qui était censé lever une armée afin de chasser les romains et rétablir les frontières du temps de David. Ne voulant pas être identifié à ce « messie » politique et violent, Jésus refusait d’être désigné comme Messie, c’est-à-dire « roi » d’Israël.

Pour Jésus, le Royaume de Dieu ne pouvait coïncider avec un royaume terrestre particulier.

Il s’agit d’un Royaume spirituel qui fait irruption et qui s’établit dans les cœurs. C’est de ce Royaume-là dont il voulait être, en tout cas, le prophète.

Les trois signes et critères de l’identité juive que constituaient alors l’observance de la Loi de Moïse, le temple et la terre d’Israël ne pouvaient être des fins en eux-mêmes. Les fils d’Abraham, comme les hommes de toutes les nations devaient rechercher la religion du cœur, non celle des œuvres, des rituels ou du formalisme religieux. Tous devaient comprendre, non seulement que Dieu n’est pas le Dieu juge qui attend chacun en jugement, mais encore qu’il appelle chacun à devenir ouvrier avec lui ; d’où l’appel de Jésus à ce que chacun recherche l’agapè, c’est-à-dire la bienveillance gratuite à l’égard du prochain.

C’est pour avoir prêché cet enseignement tellement contraire à la religion juive de son temps, qui était elle-même centrée sur les pratiques rituelles du temple, que Jésus est entré en conflit avec les chefs religieux et que sa fin fut résolue de façon si cruelle. La remarquable synthèse théologique de Jésus et la réforme religieuse et éthique qu’elle engendre aurait pu s’achever sur la montagne du Golgotha. Seulement voilà un certain rebondissement au matin de Pâques, fit que le rabbi de Nazareth ne tomba pas dans l’oubli et que son message se répandit durablement au sein des nations.

III Rien qu’un réformateur et un prophète ?

Jésus ne fut-il donc qu’un réformateur et un prophète ?

Est-ce diminuer Jésus que de dire cela ?

Il est évident que non.

Jésus est unique dans toute l’histoire des idées. En réalisant la puissante synthèse des trois courants que j’ai mentionnés, il a réellement fait aboutir la révélation de Dieu comme Père bienveillant des hommes.

Jésus est unique par la qualité et la hauteur de sa pensée. Nulle pensée religieuse ou philosophique n’a depuis 2000 ans dépassé sa haute conception de Dieu ; conception de laquelle découlent aussi, d’ailleurs, les fondements de notre humanisme moderne.

Jésus est unique par l’influence qu’il a exercée sur le monde. La terre a donné de grands hommes spirituels. Des fondateurs de religions remarquables par leur authenticité et génie religieux. Jésus se distingue cependant de tous par l’impact intellectuel et éthique de son message sur le monde ; y compris sur le monde moderne occidental qui se dit postchrétien, alors même qu’aucune société n’a auparavant été autant imprégnée par les principes humanistes de l’Evangile.

Jésus est enfin unique par la vénération et le culte que lui ont rendu les chrétiens au cours de l’histoire. L’annonce de son élévation au ciel à la droite de Dieu au matin de Pâque a conduit la troisième génération des chrétiens à le diviniser au point d’en faire l’égal de Dieu. Certes, le tableau qui en a résulté tranche par rapport à la simplicité du rabbi de Nazareth et brouille comme nous l’avons dit le portrait du Jésus historique. Mais une fois démythologisé et remis dans ses différents contextes religieux et politiques, le Christ divinisé dit aussi à sa manière l’impact extraordinaire qu’a eu Jésus et son message sur le monde et dans l’histoire.

Conclusion

En soulignant aujourd’hui la force et l’impact de Jésus et de son message jusqu’à aujourd’hui, nous voyons bien que la modernité théologique ne dévalue en rien la personne et le caractère unique de Jésus pour le monde et surtout pour ses disciples. Si la recherche du Jésus de l’Histoire par l’exégèse aboutit à revisiter notre foi, tout comme l’archéologie et la paléontologie nous ont conduit à rectifier notre vision du passé, les théologiens modernes n’affirment pas moins que de leurs prédécesseurs que Jésus parachève par son message la Révélation monothéiste initiée par les prophètes d’Israël. Il est, pour reprendre le langage symbolique des évangiles, le chemin, la porte, la lumière qui éclaire le monde. La force de son message, sa foi, sa sagesse, la profondeur de ses enseignements, la puissance de sa synthèse théologique… tout fait de lui le chef incontesté de son église. Bien loin de saper la foi en Dieu et en Jésus, la modernité théologique nous conduit à redécouvrir toute la force et tout l’impact de la prédication et de l’enseignement de Jésus qui nous dévoile aujourd’hui encore Notre Père.

Pasteur Bruno Gaudelet