Le femme de Loth changée en statue de sel, ou les chemins de l’avenir

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Exemple

Le femme de Loth changée en statue de sel, ou les chemins de l’avenir

Publication mise en avant

Lectures : Genèse 19.15-29, Luc 22.14-20, Philippiens 3. 12-14

Quel rapport y a-t-il entre le mythe de la femme de Loth changée en statue de sel et l’institution de la Cène des évangiles ?

En y regardant au plus près, on peut constater que l’un et l’autre récit évoquent deux façons très différentes de se situer vis-à-vis du passé, de la mémoire, de l’Histoire.

  1. Le mythe de la femme de Loth changée en statue de sel lorsqu’elle se retourne, suggère qu’il y a un rapport au passé qui nous rend stérile comme du sel, un rapport au passé qui pétrifie notre présent et compromet notre avenir, un rapport au passé qui dessèche notre vie et la rend inféconde.
  • Le récit de l’institution de la Cène qui invite les chrétiens à « faire mémoire » de la Passion et de la mort douloureuse du Christ, indique à l’opposé, qu’il y a un rapport au passé qui fortifie notre vie, un rapport au passé qui féconde le présent, un rapport au passé qui offre un avenir.

C’est le croisement de ces deux perspectives que nous méditerons ici alors que nous sommes au seuil d’une nouvelle année scolaire, mais aussi au seuil d’une nouvelle période pour l’Eglise de Neuilly et son actuel Pasteur

I. La femme de Loth

Le mythe de la femme de Loth changée en statue de sel illustre, comme je viens de le souligner, un rapport au passé qui rend l’individu stérile pour le présent et pour l’avenir. C’est, en effet, au moment où la femme de Loth se retourne pour regarder derrière elle qu’elle est changée en statue de sel. Le sel est une bonne chose, dit Jésus en Matthieu 5, mais s’il s’affadit, il perd son utilité. Si au contraire, il abonde, il rend la nature stérile, comme le montrent les déserts de sel ou les berges de la mer morte.

Certes, dire qu’il y a un rapport au passé mortifère qui dessèche notre vie et la rend inféconde, n’implique nullement que l’on dévalorise la mémoire. Nous sommes, quoi qu’on en dise, constitués par notre vécu, heureux ou malheureux, et il serait dommageable pour chacun, comme pour toute société, de manquer de mémoire. L’amnésie est un dysfonctionnement, non une qualité. La mémoire participe, chacun le sait, au bon équilibre des individus et des sociétés, mais elle relève aussi du devoir moral au vu des souffrances et des massacres odieux perpétrés sur des innocents ; voire sur des populations entières. C’est le sens et l’enjeu des lieux ou des jours de mémoire à destination des générations présentes et futures. Il n’est donc pas question de fuir le passé ou de manquer au devoir de mémoire, mails il s’agit de reconnaitre, simplement, qu’il se forge parfois en nous un rapport au passé et à la mémoire qui rend stérile, aussi bien les individus, que les groupes humains. Le mythe de Loth et de sa famille sortant de la ville maudite le campe remarquablement. Ce n’est pas le désir de l’oubli du temps passé à Sodome que Loth et ses filles recherchent, en effet, en fuyant la ville, mais leur sauvegarde. Le passé, le vécu, continue de les habiter tout autant que Madame Loth. Mais tandis que Loth et ses filles sont tendus vers l’avenir, sa femme, elle, reste nostalgique, tournée sur le passé. C’est de fait l’orientation, ou la façon dont nous nous situons vis-à-vis du passé, qui détermine si notre rapport au passé nous rend stérile pour notre présent et notre avenir, ou si, tout au contraire, il nous rend libres et disponibles pour le présent et l’avenir. Le cas des disciples de Jésus est ici exemplaire.

II. Les disciples de Jésus

En effet, la mort horrible et infamante de Jésus a assurément constitué pour chacun d’eux l’un des plus graves traumatismes qu’ils aient jamais eu à affronter. La vision de leur ami souffrant le martyr et agonisant sur la croix leur fut particulièrement insoutenable. Que de cauchemars, de larmes, de confusions, pour ces hommes et ces femmes qui se sont retrouvés du jour au lendemain du côté des parias au regard des autorités et des gens de l’époque. Songeons à Pierre qui ne se pardonnait pas d’avoir trahi Jésus. Songeons aux disciples qui se sont enfuis à toutes jambes et qui ont suivi de loin la crucifixion, impuissants devant l’exécution de leur ami. Songeons aux femmes et à Marie qui assistèrent à l’agonie du prophète Galiléen. Cependant, qu’ont transmis ces hommes et ces femmes à tous ceux qui se sont joints à eux pour constituer l’Eglise ? Quel rapport au passé communiquent-ils jusqu’au sein du Nouveau Testament ? Prêchent-ils l’oubli de la mémoire ou le refoulement du passé ? Invitent-ils les chrétiens à mettre de côté le passé pour ne vivre que dans l’unique présent ou pour le seul avenir ? Ils sont bien plus équilibrés que cela. Ils évoquent largement le temps vécu avec Jésus, ils rapportent ses paroles, transmettent ses enseignements et décrivent cette sombre nuit de la Passion sans rien omettre de leurs défaillances et de leur effroi. Plus encore, ils font mémoire de cette mort atroce du Christ sur la croix au cœur même du culte chrétien via la Cène, instituée par Jésus. Bien loin de les rendre stériles, mortifères, ou simplement nostalgiques, le rapport des premiers chrétiens à ce qu’ils ont vécu avec Jésus, les a conduits à fonder l’Eglise, mais aussi à impulser de nouvelles valeurs qui ont fini par bouleverser l’empire Romain lui-même.

III. Le vécu par la foi

Quelle différence entre le positionnement qu’illustre la mythique femme de Loth et celui qu’incarne les disciples de Jésus. Dans un cas nous avons affaire à un personnage qui campe celui ou celle qui reste tourné sur le passé. Dans l’autre, nous avons affaire à des hommes et des femmes, qui, tel le mythique Loth et ses filles, sont tournés et orientés vers l’avenir. Toute la différence est là. Il y a une orientation vis-à-vis du passé qui nous rend stériles concernant le présent et l’avenir. Et une orientation qui nous rend disponibles et féconds.

Par bonheur, il y a des personnes qui ont la chance d’être constituées d’une psychologie optimiste, naturellement ouverte sur l’avenir. Ce n’est néanmoins pas le cas de tous. La Bonne Nouvelle qui retentit de l’exemple des disciples de Jésus, c’est que, même celles et ceux qui n’ont pas la chance d’être naturellement dotés d’une psychologie ouverte sur l’avenir, peuvent, en raison de l’appel de Dieu, entrer dans l’espérance qu’il mène toute chose à bonne fin et compter sur lui, et sur son dynamisme créateur, pour vivre le présent de façon ouverte afin d’accueillir l’avenir comme chance de nouveaux possibles et d’opportunités fécondes.

N’est-ce pas ici la définition même de l’appel biblique à « vivre par la foi » ?

La foi n’est-elle pas la « fiance », la « confiance » que Dieu crée pour nous de nouveaux possibles et qu’il nous appelle à être ouvriers avec lui ?

Il ne s’agit, certes, nullement d’un long fleuve tranquille, nous le savons bien. Mais la foi n’est-elle pas avant tout la « confiance » que nous sommes accompagnés par Dieu lui-même sur les chemins de l’avenir ?

Conclusion

Il est certain que celles et ceux qui sont tournés vers l’avenir, n’ont pas le même rapport au présent et à l’avenir, que celles et ceux qui vivent tournés sur le passé. Cette réflexion vaut pour la vie individuelle, bien sûr, mais également pour la vie collective. L’individu, la société, ou n’importe quel groupe humain – dont évidemment les Eglises locales – se stérilisent et deviennent rapidement en panne d’avenir, s’ils restent tournés, retournés, sur le passé, fût-il glorieux.

La vie individuelle ou collective est une dynamique créatrice qui nécessite constamment de l’adaptation et de la reconfiguration. Si le passé et la mémoire ne doivent jamais être oubliés, mais tout au contraire assumés comme une part de ce qui nous constitue et fonde notre présent et notre avenir, la vie féconde est celle qui est orientée vers l’avenir.

Que cette vie féconde soit la nôtre sur le plan individuel et collectif afin qu’elle apaise, et guérisse même, nos mémoires douloureuses ; voire, qu’elle fasse obstacle à la nostalgie des temps heureux du passé. Afin que nous soyons libres et disponibles pour le présent et l’avenir où Dieu nous attend pour être ouvrier avec lui.