L’argent, Arnaud Leroi

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Exemple

L’argent, Arnaud Leroi

Introduction

Chers amis, voilà bien une chose déroutante me direz-vous que de faire prêcher le Trésorier de la paroisse sur l’argent trompeur. En me demandant de prêcher aujourd’hui  et en découvrant les textes du jour, Bruno, notre Pasteur, s’est empressé de me dire que je n’étais pas obligé de garder les textes proposés et que je pouvais choisir en toute liberté le thème et les textes que je voulais utiliser pour notre échange de ce matin. Mais est-ce par goût du challenge ou par manque complet de discernement que j’ai finalement décidé de relever cet intéressant défit.

–        L’argent trompeur. Est-ce l’argent impure et synonyme d’attachement aux aspects matériels de l’existence qui nous déroute d’un droit chemin, tel que le présente parfois la bible dans une vision un peu manichéenne des choses?

–        Au-delà de cette 1ère compréhension, ces textes de la bible ne manquent pas de paradoxes sur l’argent qui trompe. Mais qui trompe qui en fait ? Qui est véritablement trompé par l’argent ?

–        De la vision manichéenne à la vision paradoxale de l’argent trompeur,  la complexité des rapports à l’argent dans la bible comme dans notre vie de tous les jours montre bien la relativité de notre conscience sur ce sujet et combien il est difficile de trouver le juste chemin.

 Lectures bibliques 

1ère lecture biblique : (Livre d’Am 8, 4-7) Les mauvais riches

Écoutez ceci, vous qui écrasez le pauvre pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix, et fausser les balances. Nous pourrons acheter le malheureux pour un peu d’argent, le pauvre pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté d’Israël : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

Psaume : Ps 112, 1-2, 5-6, 7-8 – Béni sois-tu Seigneur,
toi qui relèves le pauvre.

Louez, serviteurs du Seigneur,  louez le nom du Seigneur !
Béni soit le nom du Seigneur,  maintenant et pour les siècles des siècles !
Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?  Lui, il siège là-haut.
Mais il abaisse son regard  vers le ciel et vers la terre.
De la poussière il relève le faible, il retire le pauvre de la cendre
pour qu’il siège parmi les princes, parmi les princes de son peuple.

2ème lecture biblique : (1er Epitre à Tm 2, 1-8) – 
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre à Timothée

J’insiste avant tout pour qu’on fasse des prières de demande, d’intercession et d’action de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui ont des responsabilités, afin que nous puissions mener notre vie dans le calme et la sécurité, en hommes religieux et sérieux. Voilà une vraie prière, que Dieu, notre Sauveur, peut accepter, car il veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité.  En effet, il n’y a qu’un seul Dieu, il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous les hommes. Au temps fixé, il a rendu ce témoignage pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’Apôtre — je le dis en toute vérité — moi qui enseigne aux nations païennes la foi et la vérité. Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en levant les mains vers le ciel, saintement, sans colère ni mauvaises intentions.

3ème lecture biblique : (Evangile Luc 16, 1-13) : L’argent trompeur

Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé parce qu’il gaspillait ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.’
Le gérant pensa : ‘Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Travailler la terre ? Je n’ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, je trouve des gens pour m’accueillir.’
Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ? — Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.’
Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ? — Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s’était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande. Si vous n’avez pas été dignes de confiance avec l’Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second ; ou bien il s’attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. »

 

I. La vision manichéenne.
Le miséricordieux est à priori plus pur que le fortuné

Les premiers textes proposés mettent en avant une vision assez manichéenne de l’argent et du rapport entre le riche et le pauvre. On voit dans le livre d’Amos de riches marchands, plein de mauvaises intentions, prêts à tout pour développer leur commerce sur le dos des plus pauvres. Augmenter les prix, fausser les balances, rompre le temps de repos du sabbat. Telle est la rapacité des marchands. Un vrai procès d’intention, mettant en avant des miséricordieux purs et humbles et de riches marchands pervertis et mal intentionnés. Le texte du livre d’Amos, même s’il s’inscrit dans la suite de certains textes du même type que l’on trouve dans la bible, est comme beaucoup de textes de l’ancien testament plus noir et moins optimiste que certains textes du nouveau testament. La rapacité de ces marchands apparait sans espoir comparée à certains textes du nouveau testament comme celui de la rencontre de Zaché avec Jésus. Zaché reconnaissait son éventuelle rapacité mais devant Jésus, il découvre la voie et se repend en promettant de redonner plusieurs fois aux pauvres ce qu’il leur aurait potentiellement volé. Les marchands du texte du livre d’Amos représentent la force obscure, assumant leur rapacité mercantile. L’inverse même du Bon Samaritain du nouveau testament, qui, même si à priori vilain dans l’esprit des gens de l’époque, se présente comme un riche généreux.

Ayons la pureté du miséricordieux et non la perversité du gérant et surtout du riche maître fortuné. Au premier abord, la bible semble faire de cet argent trompeur le symbole du clivage entre l’humilité et l’orgueil, entre la solidarité et l’égoïsme. La bible met souvent en avant cet à priori de supériorité spirituelle du dominé sur le dominant. Et elle met souvent en avant l’argent comme premier révélateur de cette opposition. Il y a sans aucun doute une part de métaphore dans ces textes, mettant en avant la richesse spirituelle que représente l’humilité. Pourtant, c’est comme si ces textes suggéraient que l’argent est trompeur car à priori mal gagné, qu’il est trompeur parce qu’à priori mal intentionné. Il n’y a pas de juste équilibre, soit on en a trop, soit on n’en a pas. Et si on en a trop, c’est que l’on aurait abusé d’un pouvoir ou d’une influence sur celui qui n’en a plus. L’argent serait la source ou la conséquence de cette perversité. Si il y métaphore en effet, elle tourne franchement à la caricature avec parfois des traits un peu grossiers.

Prenons cependant l’une des images de la première lettre de saint Paul Apôtre à Timothée. Mais vers où tendre les mains lorsqu’il s’agit d’argent ? Vers le haut pour s’élever pourrait répondre la bible mais sans mauvaise intention ni envie vis-à-vis de celui qui est au-dessus. Mais vers le bas également disent d’autres textes afin d’aider son prochain mais sans pour autant exercer ou chercher à exercer un jeu de domination vers celui qui est en dessous de nous. On commence à rentrer dans une certaine subtilité me direz-vous, surtout si l’on part du principe que l’argent vient au milieu de tout cela jouer le trouble-fête, et le trompeur.

 

II. La vision paradoxale.
Mais qui est vraiment trompé par l’argent ?

Mais analysons de plus près le texte de l’évangile et posons-nous la question : qui est véritablement celui qui est trompé par l’argent ? Est-ce l’homme riche? On pourrait en effet l’accuser de tromperie pour avoir mal gagné son argent même si le texte de l’évangile n’est pas explicite sur ce sujet. Il renvoie son gérant parce qu’il ne fructifie pas bien son patrimoine. Qui plus est, il trouve ce gérant renvoyé « habile », quand il apprend que le gérant s’est fait des amis en annulant une partie de la dette contractée auprès du maître. Voilà en tout cas un riche trompeur et trompé et un peu déroutant dans ses réactions face à l’argent. Que dire de ceux qui avaient une dette envers cet homme riche ? On n’en sait trop sur les raisons qui leur ont fait contracter leurs dettes auprès du maitre mais l’on voit que sans vergogne, ils acceptent la réduction de dette du gérant sans se poser la moindre question sur les raisons de ce geste. Ils sont certes les dominés et miséricordieux de l’affaire mais peut-on pour autant qualifier leur comportement d’humble et pur ? Que dire enfin de ce gérant ? Voilà bien encore un homme trompeur et trompé à plus d’un titre face à l’argent. Sa mauvaise gestion des intérêts de son maître d’abord. Sa générosité avec l’argent des autres, celui de son maître en l’occurrence, pour préparer son avenir. Et in fine un maître qui même si il le renvoie, qualifie son comportement d’habile. Difficile de dire après une analyse plus précise de ce texte, qui est l’argent trompeur, qui est trompé par l’argent. On serait presque tenté de renvoyer tout le monde dos à dos et conclure de ces paroles de Jésus que l’argent est trompeur parce qu’il trompe tout le monde, du plus riche au plus miséricordieux.

Et c’est peut-être dans ces comportements et messages un peu paradoxaux qu’est le vrai enseignement de Jésus. L’argent est trompeur parce qu’il trompe les apparences, il modifie les comportements et trouble les consciences. Il est trompeur, car ce que l’on pourrait prendre pour une humble intention peut en fait cacher une grande perversité et ce que l’on pourrait prendre pour un comportement dur peut se révéler au contraire être un acte exécuté pour la bonne cause.

La tromperie de l’argent est complexe, presque perfide. Regardons autour de nous. Chacun d’entre nous a un rapport très différent à l’argent. Chacun d’entre nous a une vision différente de comment il doit être utilisé ou géré.  On parle pourtant dans le langage commun de « gestion de père de famille ».

Pourtant, je suis sûr que vous avez constaté à de multiples reprises au combien nous avons chacun un rapport différent à l’argent et une manière différente de le dépenser. Combien de fois avez-vous pu être choqué par le comportement de proches face à l’argent ? Mais avez-vous imaginé la réciproque et combien de fois d’autres auraient pu être choqué par votre rapport à l’argent ? Quand j’étais au catéchisme, nous avions fait un culte sur le thème : faut-il donner au mendiant dans la rue ? Certains d’entre nous avaient alors dit : cela dépend de ce qu’il en fait et avaient dit être choqué si c’était pour s’acheter une bouteille de vin ou pour nourrir son chien. Le rapport à l’argent est trompeur, car il dépend de l’œil qui regarde la tromperie et la notion de bon ou mauvais comportement face à l’argent en est immédiatement faussée. Ce n’est pas blanc-noir mais tout simplement gris. Gris parce qu’il est souvent difficile de savoir quelles sont les intentions et motivations profondes de chacun dans un comportement particulier face  l’argent. Mais gris aussi parce ce que même si on le découvrait, il n’est pas sûr que cela corresponde à notre référentiel de pensée face à l’argent.

 

III. La relativité de notre conscience par rapport à l’argent – Comment la gérer ?

Face à une telle complexité sur le caractère trompeur de l’argent, quel peut être le chemin. La première réponse du protestant serait de dire « écoute ta conscience ». N’est-elle pas guidée par notre foi ? Pour ne pas être trompé par l’argent, un travail de prise de conscience de soi-même serait le chemin à suivre. Ecoutons cette petite voix qui dans notre tête nous répond et juge nos comportements de tous les jours. Le problème est que le gérant peut se dire qu’il fait le bien en réduisant les dettes des débiteurs de l’homme riche, surtout si celui-ci l’a mal gagné. Dans les contes de notre enfance, nous avons toujours pensé que Robin des Bois avait raison. Le gérant pourrait très vite apaiser sa propre conscience en se disant qu’il est le Robin des Bois de ces débiteurs.

L’alternative pourrait être donc d’écouter la conscience des autres. Notre conscience pourrait très vite trouver la paix en se disant que si j’écoute la conscience des autres c’est que j’ai forcément un rapport à priori généreux face à l’argent. Ma conscience est en paix face à l’argent car leur conscience est en paix. Le problème est là que les débiteurs de l’homme riche peuvent sans doute imaginer mille raisons pour lesquelles le gérant leur annule une partie de la dette contractée et en avoir toute bonne conscience. Il suffit de regarder certains raisonnements tenus ou réactions lors de la crise de la dette grecque  pour s’en persuader. Une bonne prise de conscience face à l’argent n’est pas forcément non plus une quête de popularité et nos hommes politiques pourraient essayer de s’en souvenir parfois.

Le chemin à suivre est malheureusement plus complexe : comment prendre conscience de la relativité de notre propre conscience face à l’argent. Vous connaissez tous cette phrase « Quand je me regarde, je m’inquiète, quand je me compare je me rassure ». Ne nous rassurons pas sur notre rapport à l’argent, ne comparons pas, n’essayons pas de nous rassurer dans le comportement des autres, à priori différent du nôtre. Se rassurer serait se tromper. « Regardons nous nous-même et inquiétons nous quand il s’agit d’argent. Pas dans une logique nombriliste ou de replis sur soi mais d’introspection permanente sur soi-même pour ne pas se tromper soi-même. Restons aux aguets sans cesse pour ne pas nous dérouter de notre chemin, pour ne pas se tromper soi-même. La relativité de notre conscience par rapport à l’argent nous oblige à la vigilance. Ayons conscience des limites de notre conscience lorsqu’il s’agit d’argent, voilà peut-être le meilleur moyen de ne pas être trompé.

Conclusion

Beaucoup pourront ne retenir que la version manichéenne de l’argent trompeur au risque de très vite tomber dans un comportement de donneur de leçons. Nous n’avons pas de leçon à donner sur l’argent trompeur.

Les textes de la bible sont forcément faits de messages simples et descendants, envoyés aux Chrétiens. Jésus s’est fait pauvre lui qui était riche pour qu’en sa pauvreté vous trouviez la richesse. (2ème Epitre aux Co 8, 9). C’était sans doute pour s’assurer que nul ne voit un caractère suspect dans sa parole. Mais dans le monde moderne aujourd’hui, il ne s’agit plus de donner des leçons mais de se montrer vigilant par rapport à soi-même. Sachons rester très humble et relatif dans nos premières perceptions des choses lorsqu’il s’agit d’argent. Voilà peut-être le premier pas vers l’humilité mise en avant par le Christ.

Arnaud Leroi