« La tentation du regard en arrière », Par Laurent Condamy

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« La tentation du regard en arrière », Par Laurent Condamy

Publication mise en avant

Neuilly 20 octobre 2019

Textes lus : Gen. 19, 17 et 26 ; Phili. 3, 12 et 13 ; Luc, 17, 29-32.

Chers Frères et Sœurs,

Une fois de plus ce matin, revenons aux textes. Et, premièrement, au mot « prédication ». Pour le dictionnaire biblique Westphal, que je cite, « Le mot (hébreu qeriyâh, grec kérugma, latin proedicatio) désigne une publication, une criée, l’acte du héraut publiant un message. Dans son acception originelle le terme s’applique exactement à la prédication des prophètes, de Jean-Baptiste, de Jésus-Christ, des apôtres en présence des Juifs et des païens, à l’exclusion de toute idée d’enseignement discursif, [c’est-à-dire à l’exclusion de ce qui procède par le raisonnement]. Dans la suite, les deux éléments, le message et l’enseignement, le kérugma et la didascalia, se sont rapprochés et fondus, donnant naissance au type de discours religieux connu sous le nom de prédication. »

Ceci me permet, une fois de plus, de peut-être moins considérer ce que j’ai souhaité partager avec vous ce matin comme une prédication qu’une forme de méditation, de réflexion à haute voix.

En juin dernier, lors d’un culte, j’avais eu le souhait de réfléchir devant vous à la question de « Regarder autrement ; regarder au-delà ». J’ai souhaité poursuivre sur ce thème du regard, en m’interrogeant aujourd’hui sur « le regard en arrière », plus exactement « la tentation du regard en arrière ». Vaste sujet…

Commençons par une œuvre littéraire ancienne, probablement du tout début du 1er siècle après Jésus-Christ, en relisant un extrait du Livre X des Métamorphoses d’Ovide :

« Ils appellent Eurydice. Elle se trouvait parmi les Ombres arrivées récemment, et elle s’avança d’un pas ralenti par sa blessure. Orphée obtint de la reprendre, à une condition : celle de ne pas tourner ses regards en arrière, avant d’être sorti des vallées de l’Averne. Dans un silence total, ils s’engagent sur un sentier en pente, abrupt, obscur, plongé dans un brouillard dense et opaque. Ils étaient tout près d’aborder la surface de la terre. Orphée eut peur qu’Eurydice ne l’abandonne et, avide de la voir, amoureux, il tourne les yeux. Aussitôt, elle tombe en arrière, tendant les bras, luttant pour être saisie et le saisir, mais la malheureuse n’attrape que l’air qui se dérobe ».

Franchissons ensuite allègrement 2000 ans, abandonnons le poète latin et tapons sur notre ordinateur ces quelques mots : « Se retourner en arrière dans la Bible » :

Alors, les entrées de textes, les « occurrences » comment le disent les passionnés d’Internet, nous donnent les extraits des différents passages, Premier et Second Testament que nous avons lus, notamment ce passage de la destruction de Sodome et ce qui advient à la femme de Loth, épisode que reprend l’évangéliste Luc. On pourrait y ajouter aussi, toujours dans l’évangile de Luc, au chapitre 9, versets 61 et 62, cette mise en garde faite par Christ : « Un autre dit : Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d’aller d’abord prendre congé de ceux de ma maison. Jésus lui répondit : Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu ».

Paroles qui sonnent un peu durement à nos oreilles ; mais, qu’on s’en effraie ou non, le message demeure le même : ne te retourne pas, va vers l’avant.

Chers Frères et Sœurs, rien ne sert de se mentir à soi-même. Nous avons beau entendre ces exhortations à ne pas nous retourner, nous avons beau tenter de nous convaincre que « le passé, c’est le passé », bien souvent la tentation est forte, et singulièrement lorsque nous avançons en âge, de penser et parfois de dire : « C’était mieux, avant » ; ou bien encore « de mon temps, on faisait telle ou telle chose » (sous-entendu : et c’était bien mieux que maintenant ») ; ou, dans un moment d’agacement : « Ah ! Oui, c’est ça, maintenant, les jeunes… » (sous-entendu : à mon époque, ça ne se faisait pas/c’était plus « correct », etc., etc.).

Ce que j’exprime ce matin devant vous, je l’ai, pour ainsi dire, « testé » en ce début de semaine, lors de la méditation qui ouvre chacun de nos Conseils ; je ne crois trahir aucune confidentialité en résumant rapidement les réactions des uns et des autres lors du débat qui a suivi.

Tous ont été unanimes pour reconnaître cette tentation qui nous fait souvent nous retourner vers l’arrière. Beaucoup ont dit aussi le constat d’une sorte « d’enjolivement » des choses passées, d’une forme de « flou » qui s’attache aux choses de l’arrière, cette propension naturelle qui nous fait à la fois gommer, voire oublier ce qui nous a peiné, mais à mettre sur une sorte de piédestal ce qui a été un moment de joie ; une forme de perte des nuances.

Tous ont été d’accord pour rappeler l’importance du lien avec l’origine, le fait que, jour après jour, chacun se construit et construit son rapport à l’Autre en se fortifiant des expériences du passé. Tentation de la nostalgie, oui, bien sûr, et récurrente.

Mais aussi, volonté de regarder le chemin accompli – donc aussi le chemin qui reste à parcourir ; il a été dit l’importance de « tirer des enseignements d’une situation passée », qu’elle ait été vécue dans la joie ou dans la peine.

L’un d’entre nous a dit aussi qu’en retour vers le passé, singulièrement lorsque nous sommes confrontés à une situation nouvelle, un peu inédite, permet comme une sorte de « dissection », de tri, entre ce qui est en quelque sorte invariant, fondamental, de notre essence, de notre être même, et ce qui est plus accessoire, plus anecdotique, plus conjoncturel.  

Enfin, pour synthétiser ce débat, l’un d’entre nous a constaté aussi que, dans l’action, dans la projection, nous ne prenions pas toujours le temps de la réflexion ; la prise de conscience, le temps de l’analyse nécessitent alors un retour en arrière, une halte qui permet de considérer ce qui s’offre à notre discernement avec notre expérience, tout ce que nous avons pu accumuler, assimiler…

Ainsi, malgré les mises en garde, malgré les exhortations qui nous sont faites de ne pas nous retourner, nous le faisons. Il ne s’agit certes pas de porter une appréciation « morale », il ne s’agit certainement pas d’opposer d’un côté, Bible en main, les quelques extraits lus et nos comportements ; mais il s’agit de s’interroger, inlassablement, de tenter de percevoir, de tenter d’atteindre. En ceci, l’extrait de la lettre de Paul que nous avons lu nous est d’un puissant soutien. Ceci ne veut pas signifier que nous soyons parvenu à quelque chose, cela signifie qu’en permanence, nous tendons vers, nous courons vers ; ceci est extrêmement vivant, ceci est une ferme assurance.

Encore une fois, chers Frères et Sœurs, il n’y a aucune place ici dans ce qui pourrait être vu comme une forme de « morale au petit pied » ; et chacun d’entre nous apporte sa réponse personnelle, tel qu’il est, tel qu’il a été et tel qu’il sera, à cette question du retour en arrière. Mais, peut-être, pouvons-nous nous accorder sur le fait que certains retours en arrière sont porteurs d’espérance, quand d’autres sont des pièges, et des pièges mortifères. Le regret, pire encore, le remord, ne servent pas à grand-chose : ce qui a été fait, ce qui a été dit, pensé, vécu, tout ceci appartient au passé, nous n’y pouvons revenir. Mais nous pouvons le considérer, pour en tirer un enseignement, et alors repartir.

Vous le voyez, ce que je dis ce matin est certainement moins une prédication – qui, à mon sens, suppose un bagage théologique que je n’ai pas, qu’une réflexion à haute voix, peut-être une incitation à rentrer en nous-mêmes, à prendre ce temps de halte, qui souvent nous fait défaut.

C’est pourtant à la lumière de ces deux versets que je voudrais terminer ce que je voulais partager avec vous ce matin, deux versets qui nous éclairent, parmi tant d’autres :

Le premier est extrait du livre de l’Apocalypse, au chapitre 21, le verset 5 :

« Et celui qui était assis sur le trône dit : Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il dit : Ecris ; car ces paroles sont certaines et véritables ».

Le deuxième, par lequel j’avais déjà achevé ma méditation de juin dernier, est extrait de Mathieu, au chapitre 28, le verset 20 :

« Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ».

Assurés, ré-assurés par ces paroles qui sont notre roc, nous marchons, en confiance, vers ce jour et vers demain.

Amen