LA PHILOSOPHIE DU PROCESS, par André Gounelle

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Exemple

LA PHILOSOPHIE DU PROCESS, par André Gounelle

MOUVEMENT ET RELATION
LA PHILOSOPHIE DU PROCESS

Par André Gounelle

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Je vais donner un aperçu de la philosophie du Process, telle que l’a développée Whitehead. Je situe rapidement Whitehead. C’est un anglais, né en 1861, mort en 1947. Il enseigne les mathématiques fondamentales à Cambridge, puis à Londres et se fait connaître par trois volumes, publiés entre 1911 et 1913, intitulés Principia Mathematica, qui contiennent 30.000 théorèmes. Ses travaux mathématiques le conduisent à s’intéresser à la logique, à la physique et à la philosophie. En 1924, l’Université de Harvard lui propose une chaire de philosophie qu’il accepte et qu’il occupe jusqu’à sa retraite en 1941. Il est à l’origine du courant philosophique, qu’on appelle « philosophie du process », illustré par un de ses anciens assistants, Charles Hartshorne et d’un courant théologique, la « théologie du process » dont le représentant le plus connu est John Cobb.

Mon exposé aura trois parties. J’ai intitulé la première : « événements et choses », la deuxième « anatomie d’un événement » et la troisième sera un exercice de lecture.

1. ÉVÉNEMENTS ET CHOSES

1. L’ORIGINALITÉ DE LA PHILOSOPHIE DU PROCESS

La philosophie du Process met avec force l’accent sur le mouvement et la relation. À première vue, cette insistance paraît plutôt banale. Tout le monde reconnaît que dans le monde, il y a des choses et des êtres qui bougent et qui ont des rapports les uns avec les autres. Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en apercevoir. La philosophie du Process présente, cependant, une originalité que je formulerai ainsi : il ne s’agit pas simplement de dire que les gens et les objets sont en mouvement eten relation, ce que personne ne nie, mais d’affirmer qu’ils sont mouvement et relation, et qu’ils ne sont rien d’autre. Pour le sens commun, il existe d’une part des substances ou des objets, d’autre part des événements. Pour la philosophie du Process, il existe des événements ; ces événements forment, constituent ce que nous appelons objets ou choses et considérons comme des substances.

Je prends trois exemples pour expliquer et éclairer ce point.

2. À PROPOS D’UNE TABLE

Premier exemple : devant moi se trouve une table. La pensée courante voit dans la table un objet qui a une consistance, qui est, comme l’on dit, matériel, qui forme une sorte de bloc fixe, rigide et stable. Ce qui existe d’abord, c’est cette chose qui a une réalité en elle-même. Ensuite viennent les mouvements qu’on lui fait subir, les accidents qui lui arrivent. Pour la philosophie du Process, la table est tout autre chose. Elle est un ensemble d’événements physiques et chimiques, une interaction d’atomes, de molécules ou d’électrons. Je la crois inerte et immobile, en réalité, elle se compose d’une multitude de mouvements. La matière n’est que l’apparence que prennent des entrecroisements et des combinaisons d’énergie.

Pour la pensée ordinaire, on peut décrire et définir la table indépendamment de ce qui l’entoure et de ce que l’on en fait. Il y a premièrement cet objet, il y a ensuite son usage, c’est à dire le réseau de relations dans lesquelles on l’insère. Pour la philosophie du Process, cette table est un carrefour d’événements qui s’enchaînent, se groupent et se mélangent. Comme l’écrit Bergson, « il n’y a pas de choses, il n’y a que des actions ». Ou bien, selon une expression de Cobb, les substances, en fait, sont « des régimes stables d’activités ». C’est nous qui chosifions le monde par nos perceptions, notre langage, notre conceptualité.

3. UN PETIT TOUR AU THÉÂTRE.

Deuxième exemple. Ouvrons le livret d’une pièce de théâtre classique, par exemple de Molière. À la première page, on y dresse la liste des personnages, on donne leur nom, on indique qui ils sont : il y a l’avare, la veuve sans ressources, la jeune et jolie orpheline, le jeune homme amoureux, l’entremetteuse, le valet, l’intendant etc. On définit leur identité avant que l’histoire ne commence. Tout ce que l’on va raconter et représenter sur scène, leurs souffrances, leur joie, leur amour, leur peurs et leurs espoirs sont des accidents (au sens philosophique du mot, ce qui est accessoire et contingent et non essentiel et central) ; ce n’est pas leur être. Leur personnalité est présente et constituée avant l’action. Ils sont ceux à qui il va arriver de souffrir, de se réjouir, d’aimer, de se fâcher. Leur histoire relève non pas de leur essence (de l’être, esse), mais des circonstances (circum stans, ce qui se tient autour). Les événements sont des péripéties (ce qui se produit ou ce qui tombe autour) ou des épisodes ; ils ne sont pas constitutifs de ce qu’ils sont.

Pour la philosophie du Process, au contraire, leurs peines, leurs bonheurs, leurs passions, leurs colères font d’eux ce qu’ils sont. Ils ne sont pas en dehors ou à côté de leur histoire ; ils sont leur histoire. L’action fait surgir les personnages et leur donne leur visage. Leur personnalité émerge et découle des événements. Ce qu’ils vivent, c’est ce qu’ils sont, ce n’est pas seulement ce qui leur arrive. Aussi la liste des personnages devrait venir à la fin de la pièce. Ce n’est pas le fait d’être avare qui explique le comportement d’Harpagon ; ce sont ses actes que l’on décrit, en les chosifiant, quand on le qualifie d’avare.

4. L’ODEUR D’UNE ROSE.

Troisième exemple. Je prends une phrase quelconque (en fait, elle n’est pas si quelconque que cela, je l’emprunte à Bergson) : « Pierre sent une rose ». Elle commence par un sujet, Pierre. Au départ elle pose un être qui a une identité, une existence, une consistance propre. Cet être est initial et précède le verbe ; « sent » vient après. Le verbe exprime le lien, le rapport entre le sujet qui a été posé et un objet qui est aussi une réalité en lui-même. La phrase se construit à partir de deux substantifs (« Pierre » et la « rose »). Les substantifs, leur nom l’indique, désignent des réalités substantielles, qui entourent, encadrent, rendent possible, conditionnent l’événement « sentir ». Le verbe indique les relations secondes et accidentelles qui s’établissent entre les substantifs. Ces relations sont secondes et accidentelles, parce que si elles ne se produisent pas, les substantifs demeurent. Si Pierre ne sent pas la rose, Pierre n’en est pas moins Pierre et la rose n’en est pas moins rose. Par contre, sans Pierre avec son nez et sans la rose avec son odeur, pas de sentir. Les substantifs existent sans le verbe, le verbe n’existe pas sans les substantifs. Dans cette perspective, parler consiste donc à raconter ce qui arrive à un être dont la réalité préexiste à ce qui lui arrive. Notre langage reflète ou traduit une conceptualité substantialiste qui subordonne la relation à l’essence, qui donne la priorité à la permanence et non au mouvement, où l’être passe avant l’événement.

Whitehead est très sévère pour cette philosophie substantialiste. À ses yeux, elle ne rend pas compte des faits. Ce qui existe, ce n’est pas Pierre tout seul ou la rose toute seule, c’est le sentir. L’événement vient en liminaire, il est premier ; l’être ou la substance arrive après. À partir de son sentir, Pierre prend conscience de lui-même en tant que sentant la rose et de la rose en tant que sentie par lui-même. Pierre et la rose ne se trouvent donc pas à l’origine, mais à l’aboutissement de cette expérience, non pas données antérieures, mais réalités émergeant d’elle. Si le langage se modelait sur la réalité, il commencerait par le verbe « sentir » et la phrase se construirait ainsi : « sent Pierre rose ». Une telle formulation serait plus exacte parce qu’elle subordonne l’essence à la relation, la substance à l’événement.

5. ET LA BIBLE?

Avant de passer à la deuxième partie, j’introduis une petite parenthèse théologique. À tort ou à raison, au siècle dernier, on opposait souvent, de manière plus typologique qu’historique, la culture grecque et la démarche biblique. La pensée de type grec, disait-on, raisonne en terme d’essence et de nature. Marqués par l’hellénisme, les conciles des 4ème et 5 ème siècles ont défini Dieu comme une nature en trois personnes, définition lourdement substantialiste. Au contraire, la Bible privilégie l’histoire, l’événement. Elle conçoit le monde comme un voyage qui aboutira au Royaume ; pour elle, la rencontre, la relation avec Dieu et leurs prochains définit l’existence des êtres humains ; elle estime que Dieu est avant tout un acte ou une suite d’actes. Quand il s’agit de caractériser Dieu, on dit : Dieu qui a crée le ciel et la terre, Dieu qui délivre de l’Égypte, de la maison de servitude, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Autrement dit, pour dire qui est Dieu on se réfère à ses actions et pour dire qui est l’homme on se réfère à ses comportements. Quand les théologiens du Process adoptent la philosophie de Whitehead, ils ont le sentiment d’utiliser une conceptualité qui ressemble beaucoup plus à celle de la Bible et qui lui convient beaucoup mieux que celle de la pensée substantialiste ou essentialiste de type grec.

2. ANATOMIE DE L’ÉVÉNEMENT

1. DÉFINITIONS

J’ai intitulé ma deuxième partie « anatomie de l’événement ». Nous venons de voir que Whitehead disqualifie une conceptualité qui chosifie le monde. Pour lui, la réalité est constituée par un courant continu d’actions et non par un assemblage de choses ou de substances. Il faut voir dans le monde non pas une collection d’objets ou de corps juxtaposés, mais un flot d’événements qui se succèdent, s’interpénètrent et interfèrent les uns avec les autres. Ces événements, Whitehead les appelle « gouttes d’expérience », « entités actuelles », ou « occasions d’expérience ». J’explique ces expressions à première vue étranges.

1. Whitehead parle de « gouttes d’expérience » ; « gouttes » parce que notre vie est une suite d’expériences dont chacune a une certaine unité : ainsi le « sentir-rose » forme un petit ensemble (une goutte) qui ensuite s’effacera et disparaîtra pour laisser place à une autre petit ensemble (une autre goutte) : « entrer dans la maison » par exemple. Il y a la goutte « écouter l’enseignant », puis la goutte « s’assoupir légèrement, parce que la philosophie de Whitehead au moment de la digestion, cela ne va pas de soi »; puis viendra la goutte « retourner chez soi », etc. Notre expérience ne forme pas un continuum indifférencié ; elle est enchaînement de gouttes successives.

2. Voyons maintenant l’expression « entité actuelle ». Entité veut dire ce qui est (ens entis en latin, participe présent du verbe esse, être). « Actuel » doit se comprendre au sens philosophique du mot, c’est à dire réel, par opposition à ce qui n’est que potentiel (je songe à écrire un article; il n’existe donc pas, il est potentiel ; quand je l’ai écrit, il n’est plus potentiel mais actuel). L’entité actuelle c’est ce qui est vraiment, réellement.

3. Autre expression : « Occasion d’expérience ». Occasion signifie la conjonction de divers facteurs. Par exemple, j’ai une vieille voiture dont je veux me débarrasser et je rencontre quelqu’un qui cherche une voiture bon marché ; il y a occasion, correspondance entre une offre et une demande. Ou bien, je dois aller pour une réunion à Strasbourg et j’ai un ami qui y habite, j’en profiterai pour passer un moment avec lui. Chacune de nos expériences est une occasion parce qu’elle regroupe divers éléments.

4. Enfin, le mot « expérience » désigne ce que nous sentons, percevons, éprouvons, vivons pas toujours consciemment. Pour Whitehead, l’expérience et la réalité coïncident voire se confondent. La réalité, ce sont ces petits événements que nous vivons tous les jours, manger un fruit, écrire une lettre, se promener dans la rue, acheter un journal, boire un café. Ce qui nous arrive, ce que nous faisons et sentons forme la trame de notre existence et le tissu du réel. Il faut donc rejeter l’idée kantienne que le réel se trouve derrière la perception que nous en avons, que le phénomène relève de l’apparaître, et qu’il faut donc distinguer entre ontologie et phénoménologie. On tombe dans une métaphysique dualiste dès qu’on pose le réel ailleurs que dans l’expérience. Whitehead se situe ici dans la ligne de la philosophie de Berkeley qui identifie être et perception. La nature, c’est ce que nous percevons; le réel n’est rien d’autre que l’expérience, et nous l’atteignons, nous le comprenons en analysant l’expérience.

2. LA STRUCTURE DE L’ENTITÉ ACTUELLE

Après ces définitions, interrogeons-nous sur la structure de ces événements qui composent la réalité. Prenons une entité actuelle banale : je lis un livre. Malgré son apparente simplicité, elle fait intervenir un nombre considérable de facteurs que l’on peut classer en trois catégories.

1/ Premièrement, ceux qui viennent du passé. Mon acte de lecture a une préhistoire. Il prend la suite et dépend d’événements antérieurs qui le conditionnent. Il a fallu que ce livre soit écrit, imprimé, que je me le procure. J’arrive à ce livre avec mon éducation, ma culture, mes goûts, mes opinions, mes savoirs. Plus immédiatement, mon état d’esprit, mon humeur quand je prends ce livre, le cadre où je me trouve marquent ma lecture. Ces facteurs qui viennent du passé, Whitehead les appelle les data (les données). Ils constituent une situation ou un destin.

2/ Deuxièmement, ces éléments constituent la condition ou les matériaux de mon acte de lecture (sans eux, je ne pourrai pas lire), mais ils ne me contraignent pas ; ils ne m’obligent nullement à lire. Avec les mêmes données, les mêmes éléments, je peux prendre une tout autre décision : offrir ce livre à un ami, par exemple, ou le ranger dans ma bibliothèque ou m’en servir pour caler un meuble. À côté de l’héritage du passé, joue un second type de facteurs, à savoir la décision du présent. Le présent n’est pas le produit nécessaire, le résultat déterminé du passé. Il demeure toujours en partie imprévisible. On ne peut pas le déduire à coup sûr de ce qui le précède. Il comporte une part de contingence, de liberté, d’inattendu. Il dispose à sa manière de ce qu’il reçoit du passé et il apporte toujours du nouveau par rapport à ce qu’il reçoit.

3/ Enfin, dans l’acte de lecture, intervient une troisième catégorie de facteurs, ceux qui relèvent de l’avenir. La décision du présent se prend certes à partir des données qu’apporte le passé, mais aussi en fonction d’une visée ou d’un objectif. Je peux lire pour me distraire ou pour m’instruire. Je choisirai alors soit un roman policier soit un traité philosophique. Je peux lire par curiosité et parcourir alors rapidement l’ouvrage, ou pour préparer un cours et je prendrai alors des notes et établirai des fiches. À tout moment je me trouve devant un éventail de possibilité et je me décide en fonction d’une visée ; je choisis celle qui me semble le mieux correspondre à mon projet. Deux remarques sur ce troisième groupe de facteurs :

D’abord, le projet qui anime, aimante le présent ne lui est pas extérieur. Il ne se situe pas seulement devant lui et hors de lui ; il constitue une partie intégrante de ce qu’il est. Tout être est « être vers… », « être pour… ». Par « avenir », il faut entendre non seulement ce qui n’est pas encore, mais surtout ce qui fait être ce qui est, ce qui donne à chaque entité son orientation, et donc son sens et sa réalité. Le présent prend toujours forme en fonction d’un avenir, l’avenir s’inscrit dans le présent, et contribue à le constituer.

Ensuite, il existe des possibles que je n’envisage pas uniquement parce que je n’y ai pas pensé, ou parce que je les crois utopiques, irréalisables. En développant l’imagination des possibles, on enrichit la réalité. Je peux renoncer, par exemple, à lire un livre écrit un chinois, parce que cette lecture me semble en dehors de l’éventail des possibilités. Je peux aussi inventer et mettre en œuvre une autre solution : apprendre le chinois ou trouver un traducteur. Il faut se méfier des soi-disant réalistes qui opposent les faits à des projets. Souvent, leur sagesse et leur bon sens ne font que traduire des vues courtes et un manque d’imagination. L’humanité a toujours avancé grâce à des utopistes, à des gens qui ont perçu la possibilité de ce que la majorité croyait utopique.

Voilà donc ce qu’est la réalité : un certain nombre de données, les data, entrent en concrescence, c’est à dire convergent, se rejoignent, se combinent et s’organisent en fonction d’une visée orientée par la perception de possibles. Cette analyse extrêmement sophistiquée (je l’ai simplifiée à l’extrême) rejoint ce que nous vivons tout banalement : à chaque instant, le présent utilise ce que lui apporte un passé en vue d’un avenir. Chaque instant de notre vie comporte une situation, une décision et un projet.

Pour Whitehead, cette structure ne caractérise pas seulement les êtres humains ou des êtres conscients. On la trouve dans toute réalité, de la plus simple à la plus complexe, de la plus élémentaire à la plus complexe. Elle vaut pour la matière inanimée comme pour les êtres animés. Dans l’inanimé, la part de décision et de projet est infime, imperceptible pour nous, et le passé domine massivement, ce qui fait que la répétition l’emporte infiniment sur l’innovation. Il en va autrement chez l’animé, mais cependant, malgré cette importante différence, entre l’inanimé et l’animé, il n’y a pas hétérogénéité, coupure ou saut, mais continuité.

3. PARENTHÈSE THÉOLOGIQUE

À nouveau, une petite parenthèse théologique. En reprenant l’analyse que je viens d’exposer, on peut classer théologies et spiritualités en trois grandes catégories. D’abord, les traditionalistes ou orthodoxes qui privilégient le passé ; elles estiment que l’événement déterminant pour l’humanité et les croyants a eu lieu, il y a vingt siècles à Jérusalem ; pour elles la foi est une remémoration, réception, répétition et elles se méfient par principe de la novation. Ensuite, nous avons des théologies et spiritualités qui donnent la primauté au présent, ainsi les existentialistes ; selon elles, ce qui est central, c’est la rencontre que je fais aujourd’hui du Christ et la décision que je prends maintenant à son égard. Enfin, il y a des théologies et des spiritualités qui mettent l’accent sur l’avenir, sur l’espérance eschatologique, sur le Royaume qui vient : la foi est espérance et attente actives. La théologie du Process a, en ce qui la concerne, la volonté de donner leur juste place à ces trois temps, d’en négliger aucun, mais pour elle le plus important est quand même l’avenir. Pour Cobb, le temps de l’action de Dieu, c’est l’avenir. Dieu a agi autrefois, il agit aujourd’hui, mais par dessus tout il est celui qui vient et celui qui ouvre à notre présent un avenir.

3. UN EXERCICE DE LECTURE

Ma troisième partie qui commenter quelques lignes d’Alix Parmentier qui nous permettront de réviser et de prolonger ce que nous venons de voir.

1.

« Le monde actuel peut être analysé en une multiplicité d’entités actuelles qui sont non des substances, mais des événements, et plus précisément des actes de perception … Pour Whitehead, esse … est percipere. Etre en acte c’est percevoir. »

Quatre commentaires sur ce premier alinéa.

1. Les entités actuelles représentent pour Whitehead les éléments de base de la réalité. « Ce sont, écrit-il, les choses réelles ultimes dont le monde est fait ». Le monde est un ensemble d’entités actuelles. Tout ce qui existe est ou bien une entité actuelle, ou bien un groupe, une combinaison ou une société d’entités actuelles.

2. L’entité actuelle est un événement, non une substance. J’essaie d’éclairer par une comparaison : une église au sens de bâtiment est un ensemble de briques, de pierres ou de parpaings, d’objets assemblés. Une église au sens d’une paroisse est un ensemble d’activités, de rencontres, d’assemblées, donc d’événements. Le monde n’est pas comme un bâtiment mais comme une paroisse. Il n’est pas un assemblage d’objets, de choses, de substances, mais un réseau d’événements.

3. L’entité actuelle est un acte de perceptions. À la différence d’Alix Parmentier, j’écrirais « acte » au singulier, et « perceptions » au pluriel. Chaque entité unifie de multiples perceptions ; dans un acte unique, elle regroupe quantité d’éléments. Le « sentir rose » de Pierre agglomère et combine plusieurs sensations ou préhensions.

4. La phrase latine est une citation de Berkeley ; elle établit une équivalence entre être et percevoir. Le monde ne se trouve pas ailleurs, au delà de notre perception. Il est ce que nous percevons. Pour Whitehead, la perception n’est pas réservée à des êtres conscients. Il refuse la séparation (« la bifurcation » dit-il) entre l’homme et la nature, entre l’esprit et la matière, entre l’animé et l’inanimé. L’expérience est un fait absolument général qui existe même là où il n’y a pas à proprement parler conscience. Les philosophes du Process reprochent à l’existentialisme, dont ils sont par certains côtés très proches, de faire de l’être humain un « hapax », un être à part, fondamentalement différent de la nature qui l’entoure.

2.

Chaque entité actuelle en appréhendant l’univers entier (c’est à dire les autres entités actuelles et les entités idéales, les possibles appelés “objets éternels”) unifie cet univers en elle-même selon une synthèse organique qui lui est propre. Chacune de ces entités actuelles naît ainsi de ses relations avec le reste du monde, relations qui constituent son être même.

Quatre commentaires sur ces lignes.

1. Cet événement qu’est l’entité actuelle naît de la rencontre de plusieurs facteurs. Il consiste en un nœud ou un carrefour de relations qui s’organisent de manière originale. Il y a donc inversion de l’ontologie sous-jacente du langage : la relation vient en premier lieu et elle fait surgir l’être des choses. Nous avons des relations qui suscitent des réalités, des êtres, et non des êtres ou des réalités qui entrent en relation. Les relations ne sont pas extérieures aux entités, mais les constituent; elles leurs sont internes. Etre réel veut dire être relié.

2. Chacun de ces événements est relation « avec le reste du monde ». Les entités actuelles sont mutuellement liées et reliées. On a pittoresquement appelé cette interdépendance de toutes choses « l’effet papillon » ; le battement d’aile d’un papillon à Tokyo provoque, ou plus exactement contribue à provoquer un orage à Londres. Tout se tient, tout se trouve en interconnexion à des degrés et selon des intensités qui varient. Il y a là une critique et un rejet de la pensée classique qui compartimente le monde en domaines distincts dont chacun doit s’étudier en lui-même et indépendamment des autres : il y a la physique, la biologie, la psychologie, la cosmologie, la géographie, etc. Contre ce morcellement, cette parcellisation, la philosophie du Process veut penser de manière globale, relationnelle. Elle entend ne jamais séparer un fait, un domaine ou un problème de ceux qui l’entourent. La réalité ne se comprend, affirme Whitehead, que si on la voit comme un « univers » et non un « plurivers », ce qui veut dire, pour lui, non seulement qu’il y a inter-relations, mais qu’il existe aussi une parenté fondamentale entre les êtres ; ils sont tous formés, si je puis dire, de la même étoffe. Ces affirmations conduisent à une vision écologique, qui considère que les animaux, végétaux, minéraux, font partie de ces prochains que la Bible nous demande d’aimer comme nous-mêmes.

3. L’univers qu’appréhende et organise chaque entité actuelle comprend d’une part les autres entités actuelles, d’autre part des entités idéales (c’est à dire des entités qui existent dans la pensée, qui sont des idées). Par entités idéales (ou idéelles) qu’il appelle aussi « objets éternels », Whitehead désigne les possibles (les possibles considérés, envisagés, imaginés, pris en compte).

4. L’unification, la synthèse qu’opère l’entité actuelle est propre à chaque entité. Chacune a quelque chose d’unique. Il n’y a jamais répétition, reproduction pure et simple. Chaque expérience représente une synthèse en partie originale et créatrice. Il en résulte que le monde ne forme pas un tout achevé. Il ne cesse d’évoluer, de se créer, chaque entité contribuant pour sa part à cette création. Le monde, écrit Whitehead, est une « incomplétude essentielle »; autrement dit, il est process, non pas provisoirement, accessoirement, mais fondamentalement.

3.

Je continue et termine la lecture du passage choisi

Loin d’être une substance distincte de ses relations, un sujet antérieur à elles, elle est un super-jet qui émerge progressivement de la multiplicité qu’elle unifie. Puis ayant atteint sa plénitude, sa satisfaction, cette entité actuelle devient un objet pour une autre entité actuelle, pour un nouveau sujet-superjet qui émergera à son tour de sa propre unification des autres éléments du monde.

Trois commentaires sur ces lignes.

1. Whitehead parle de super-jet plutôt que de sujet. Le sujet ( sub jectum), comme la substance (sub stans) désigne quelque chose qui se trouve sous l’expérience, qui en constitue le substrat. Pour Whitehead, l’entité actuelle n’est pas le support de la rencontre, elle ne la précède ni ne la conditionne. Au contraire, la rencontre est le support de l’entité actuelle, ce qu’exprime le mot « super-jet ». L’entité actuelle jaillit et surgit de relations qui la font naître et exister.

2. Le déroulement du process se fait en deux temps.

D’abord une temps de formation, d’unification ou de concrescence (le terme de concrescence vient de la biologie où il s’applique à plusieurs organes qui grandissent et se développent ensemble) ; ce premier temps aboutit à un sommet que Whitehead appelle « plénitude » ou « satisfaction », ce qui veut dire qu’à ce moment-là l’entité actuelle atteint son maximum d’intensité et de réalité.

Vient ensuite un second temps où elle se défait et dépérit. L’entité actuelle entre dans le passé et fait place à une nouvelle expérience. Elle ne s’anéantit cependant pas. Elle devient un objet qui est à son tour perçu, préhendé par une autre entité actuelle dans son processus de concrescence.

Ainsi, l’entité actuelle est à la fois passagère et permanente. Passagère, parce que comme tout événement, toute expérience, elle connaît une fin, elle disparaît, perd son actualité et s’enfonce dans le passé. Permanente, parce que ce qui la suit la récupère, la prend en compte ; elle laisse une trace ou, plus exactement, un héritage.

3. Je souligne qu’il ne faut pas voir dans le sujet-superjet, dans l’entité actuelle une personne au sens où nous l’entendons habituellement. Dans la phrase de tout à l’heure, l’entité actuelle n’est pas Pierre, mais sentir. Une personne ou un objet est une succession, un ensemble, ou, selon une expression de Whitehead, une société d’entités actuelles. Ceci dit, la manière dont se forme, se développe et disparaît une société d’entités actuelles reproduit en plus complexe ce qui se passe au niveau de chaque entité actuelle.

* * *

Il s’agit bien là d’une conception philosophique de la réalité. Cette conception a de nombreuses et importantes conséquences dans quantité de domaines. Entre autres, elle a donné naissance à un courant théologique, assez dynamique aux U.S.A., moins connu en Europe. J’ai présenté ce courant (qui a souvent souligné ses affinités avec Teilhard de Chardin) dans mon livre Le dynamisme créateur de Dieu, et Raphaël Picon en a étudié la dimension christologique dans son ouvrage Le Christ à la croisée des chemins (publiés l’un et l’autre aux éditions Van Dieren).

André Gounelle