Y a-t-il une morale chrétienne ?

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Exemple

Y a-t-il une morale chrétienne ?

I. Morale révélée et morale naturelle

Dans une société non sécularisée la religion joue un rôle fondamental pour légitimer le pouvoir et la morale en usage. L’occident christianisé n’a pas échappé à ce modèle, au contraire, les Eglises ont joué ce rôle dans les sociétés européennes jusqu’à l’avènement de la modernité.

Malgré leurs divergences théologiques, les théologies classiques (catholiques et protestantes) se référaient chacune à leur manière à un ordre créationnel ou naturel qu’elles justifiaient à partir de la lecture littérale des récits de la Bible (notamment Genèse ou Romains).

Quelles que soient les subtilités ou les catégories plus ou moins divergentes que les unes et les autres de ces théologies employaient, elles établissaient que la conscience de l’homme, créé à l’image de Dieu fonctionnait comme une « loi naturelle » qui s’accordait avec la  « Loi divine ».

Ce présupposé ouvrait deux perspectives :

–        D’abord il expliquait pourquoi les peuples païens égarés dans l’idolâtrie, avaient gardé malgré tout dans leurs sociétés des traces de vérité et de moralité conformes au judéo-christianisme.

–        Ensuite, il fondait l’idée qu’il existait une  morale naturelle universelle. Cette morale naturelle et universelle était formulée à partir des valeurs qui étaient présentes dans les sociétés non chrétiennes et que la Bible semblait confirmer. Par exemple, l’interdiction du meurtre, de l’adultère, du vol, du faux témoignage et de la convoitise de la deuxième tablette du Décalogue (que l’on pensait retrouver dans toutes les sociétés humaines), faisait la preuve pour les théologies classiques de l’existence d’une morale naturelle et universelle concernant : la famille, la propriété, le travail, la société, l’autorité et la légitimité de l’Etat.

Du coup, les Eglises européennes se donnaient une position de force pour dire la morale et le droit naturel qu’elles estimaient confirmés par la Révélation.

 

II. Les remises en cause de la modernité

Cette position de force et ce statut d’autorité sont devenus très fragiles avec le développement des sciences humaines qui ont remis en cause l’idée qu’il existait une morale naturelle et universelle, mais également le fait que l’Ecriture soit elle-même indemne de tout conditionnement culturel dans ce domaine.

Au fur et à mesure de leur développement les sciences humaines, telles que la sociologie et l’ethnologie, mais aussi l’histoire, ont contesté les fondements des théologies classiques quant à l’existence d’une morale naturelle et universelle.

De façon progressive, mais constante, elles ont révélé une si grande variété de pratiques et de valeurs morales contradictoires d’une culture à l’autre (Lévy Strauss), qu’il n’a bientôt plus été possible de maintenir l’affirmation magistrale d’une morale naturelle universelle. De fait, comment décider par exemple que la polygamie est moins naturelle que la monogamie ? Ou comment affirmer que le droit de propriété individuelle est un droit naturel, alors que dans le passé de l’humanité et encore dans certaines parties du monde, la propriété est collective ?

Du côté de l’Ecriture, l’exégèse moderne a mis en évidence, non seulement qu’elle était conditionnée par les milieux culturels de sa production, mais encore qu’elle comportait en son sein un certain nombre de valeurs devenues désuètes, voire « barbares », dans les sociétés modernes. Sans parler ici de la peine de mort, de la loi du vengeur du sang ou de la loi du lévirat de l’Ancien Testament (Lév 20, Nb 35, Dt 25.5), on peut néanmoins mentionner par exemple :

–     les valeurs qui inspirent saint Paul dans ses recommandations quant à la tenue de la femme, notamment la valeur morale qu’il confère au port du voile (1Co 11) ;

–        le soutien qu’il apporte à la toute-puissance des pères pour décider du mariage ou du célibat de leurs filles vierges (1Co 7.25) ;

–        son acquiescement à l’esclavage (Eph 6.5, Philé) ;

–        son rappel à l’ordre ainsi que celui de l’apôtre Pierre, quant à la soumission de la femme au profit d’une structure patriarcale du couple et de la famille (Eph 5.22, 1P 3) ; etc

Ces exemples montrent que l’Ecriture, bien loin de présenter une morale révélée confirmant une morale naturelle, est simplement tributaire des milieux culturels de sa production et qu’elle est loin de s’accorder de façon harmonieuse avec les morales prétendues « naturelles » des sociétés antiques ou modernes.

 

III. La morale est toujours le produit d’une société donnée

L’apport des sciences humaines fut précisément de dévoiler que la morale est toujours une production culturelle. Aucune société ne peut, en effet, durer, être cohérente et réguler au mieux les intérêts, les pulsions et les désirs contradictoires de ses ressortissants, sans normes « morales ». Bien qu’étant des êtres sociaux, dépendant des uns et des autres pour leur survie et leur bien commun, les humains sont aussi des êtres égoïstes et égocentriques qui tendent à imposer leur mode de vie ou leur comportement à leurs semblables. Pour réguler sa vie sociale et satisfaire au mieux aux idéaux de bien, de bon et de bien séant qui l’habitent, une société établit des normes et des règles qui peuvent entrer en « crise » avec d’autres options ou « évoluer » en fonction des conditions de vie et de production du travail.

Par exemple, il est évident que les circonstances et les conditions de vie d’une mégapole industrielle urbaine et mondialiste, remettront nécessairement en cause les normes d’une société rurale de productions artisanales. Ainsi, toute société possède une morale qui évolue entre les acquis de ses traditions et les orientations que les circonstances et les conditions de vie et de productions nouvelles peuvent susciter.

 

IV. Le variable et le transculturel

La comparaison des systèmes de valeurs d’une société à l’autre, voire au sein d’une même société qui évolue, laisse supposer qu’il y a des valeurs « variables » d’une société à l’autre et des valeurs « transculturelles » voire « transcendantes ».

Ces valeurs « transculturelles » ou « transcendantes » peuvent être dites « humanistes » du fait qu’elles se rapportent à la dignité de l’humain et à ses droits. Sans faire l’erreur de reparler ici de morale naturelle ou universelle, termes qui impliquaient pour les théologies classiques beaucoup plus que les valeurs humaines, la reconnaissance de valeurs humaines transcendantes s’appuie sur le fait que l’humain est un être moral (c’est-à-dire un être qui exprime un jugement moral concernant les actions humaines) et un être social (c’est-à-dire un être qui tend à établir des règles sociales pour réguler et améliorer les conditions de vie de chacun). Ces deux constantes conduisent à reconnaître précisément à l’humain, par-delà les cultures et la barbarie, une dignité et des droits.

 

 V. La morale humaniste

Historiquement, une conception « transculturelle  » ou « transcendante » de l’humain émerge au fur et à mesure des évolutions culturelles et tend à faire reconnaître la « morale humaniste », c’est-à-dire la morale qui se rapporte à l’humain pris dans sa dignité et sa grandeur.

Les valeurs morales humanistes n’ont été inventées par personne. Elles ne se décrètent pas elles se reconnaissent comme découlant de la dignité humaine et lui appartenant. L’évolution de l’espèce humaine comporte une évolution vers la morale humaniste qui est reconnaissance et affirmation des droits de l’humain.

 

 VI. Sociétés modernes « humanistes » et morale chrétienne

Les religions, et notamment le christianisme, ont porté les valeurs de la morale humaniste et elles ont contribué à son dévoilement à la conscience humaine. Ces valeurs morales humanistes ont cependant souvent été liées avec des valeurs relevant du variable culturel qu’elles ont parfois sacralisé(syncrétisme des valeurs).

Les sociétés modernes qui se veulent humanistes ont parfois dépassé en degré moral, la morale chrétienne. La condamnation sans précédent dans nos sociétés de la pédophilie, de l’homophobie, du sexisme, des trafics d’influence et autres délits d’initié, … le signale.

Dans d’autres domaines la société moderne se montre bien peu humaniste et les religions, dont le christianisme, continuent d’être en avance quant au dévoilement des différentes faces de la morale humaniste qui ne sont pas encore entrées dans les mœurs des sociétés modernes (amour du prochain, critique des structures aliénantes et déshumanisantes du monde moderne, technologies dépersonnalisantes, capitalisme débridé, pensée unique, consumérisme, lutte pour l’humanisation des conditions de vie, lutte contre la pauvreté et l’exclusion, etc). Notons que les milieux chrétiens ne sont évidemment pas les seuls à porter les valeurs humanistes. Ils n’en ont, ni le monopole, ni la propriété.

Société moderne et christianisme ont chacun à progresser dans la reconnaissance des valeurs humanistes et à distinguer en leur sein ce qui est de l’ordre du « variable culturel » qui peut évoluer et ce qui relève de la « morale humaniste ».

 

VII. Y a-t-il oui ou non une morale chrétienne ?

C’est ici une question qui occupent les moralistes actuels (http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/24/cessons-de-parler-de-valeurs-chretiennes_1457441_3232.html), y compris en terrain catholique (Josef FUCHS, Existe-t-il une « morale chrétienne » ? Collection « Recherches et Synthèses », section de morale, IX, Gembloux, Éditions J. Duculot, 1973).

Les théologies classiques n’hésitaient pas à le dire. Les facultés de théologie dispensent encore de cours d’éthique, de morale, ou même de théologie morale. Les critiques de la philosophie moderne et des sciences humaines font cependant valoir que la morale n’est pas plus chrétienne que laïque. La morale (les moeurs, le bien, le mal), relève de la conscience morale humaine. Ce n’est pas le christianisme qui décrète ce qui est bien ou mal. Les Eglises chrétiennes donnent leur avis sur ce qui est bien et mal, et ce faisant elles participent au discours morale. Mais les valeurs morales “se reconnaissent”, elles ne sont ni inventées, ni produites, par les Eglises ou même par la Bible qui s’inscrit elle-même dans des sociétés structurées par des morales patriarcales ou domestiques établies. Pour prendre une comparaison on peut dire que : de même que lorsqu’un scientifique parle de Dieu, il ne parle pas en scientifique mais en métaphysicien, de même : quant un chrétien parle de moral, il ne parle pas en chrétien, mais en moraliste. C’est donc de façon inappropriée que l’on parle de “morale chrétienne”. Mieux vaudrait parler des “discours” que les chrétiens expriment sur la morale qui est universelle.

L’Evangile n’est pas une morale, mais tout au contraire une mise en cause de la fausse sécurité des bien-pensants qui s’auto-justifient par leurs valeurs morales. Jésus remet en cause les pharisiens précisément sur le fait qu’ils se reposent sur les mérites de leur morale et leurs pratiques par lesquelles ils estiment être en règle avec Dieu. Pour Jésus comme pour Jean-Baptiste ce n’est pas la morale, mais la métanoïa (conversion) qui nous réconcilie avec Dieu. Bien loin d’être une morale, l’Evangile vient plustôt interroger les morales qui deviennent des ruses du “vieil homme” pour se justifier et se dispenser de la conversion. L’Evangile opère finalement une fonction critique vis-à-vis de toute morale.

Que le chrétien, comme n’importe quel individu, ait à rechercher le bien et rejeter le mal, signifie non que la foi chrétienne comporte un “agir” chrétien spécifique, mais que le chrétien doit vivre comme tout un chacun selon la morale qui n’est pas plus chrétienne que laïque.

Que le judaïsme et le christianisme ait contribué à faire émerger la morale humaniste est une vérité historique. Mais c’est le cas aussi de la philosophie grecque, des Lumières et de la modernité, sans parler des autres cultures et de leurs sagesses morales. La morale ne se réduit en tous cas nullement aux discours des chrétiens sur la morale.

Envoi

Au cours des siècles le judaïsme et le christianisme ont présenté des morales liant ensemble les valeurs des sociétés patriarcales et les morales domestiques greco-romaines (syncrétisme des valeurs).

Un tri est nécessaire pour distinguer ce qui, au sein de ces synthèses, relève du « variable culturel » et de la morale humaniste transcendante qui exprime la dignité humaine et les droits qui en découlent. Le tri n’est pas aisé, mais le Christ-Nouvel Adam, offre aux chrétiens un modèle d’humanité et donc d’humanisme.

La société moderne s’est déclarée en faveur de la morale humaniste, déjà travaillée par la philosophie grecque, le judaïsme et le christianisme. Elle a contribué en certains domaines à un plus large dévoilement de la morale humaniste que ne l’avait fait le christianisme. L’affirmation des droits de l’homme, ainsi que la condamnation de la pédophilie, de l’homophobie, du sexisme, des trafics d’influence et autres délits d’initié,… n’ont, en effet, pas été aussi nettes, ni aussi vives au court du millénaire de chrétienté. La société moderne a cependant encore beaucoup de chemin à faire pour explorer les différentes valeurs de la morale humaniste et les mettre en place de façon durable.

Par le travail critique et réflexif sur ce qui est moral, les Eglises chrétiennes contribuent avec les autres éthiques, religieuses et laïques, à dévoiler la morale humaniste, qui ne se décrète pas mais se reconnaît, et à faire progresser la société moderne dans son appropriation des valeurs humanistes.

Les Eglises chrétiennes y parviendront d’autant plus si elles apprennent à relire ses Ecritures et leurs traditions “morales” pour distinguer ce qui relève du « variable culturel » de la morale humaniste transculturelle dont Christ est le modèle et l’aboutissement.

Fondée sur les principes humanistes de l’Agapé et de la dignité de l’humain, riche de son esprit critique envers les aliénations du monde, les Eglises chrétiennes n’auront pas de réponses toutes faites pour tous les cas. Guidées en chaque situation, par les valeurs humanistes dont Christ offre un modèle, elles pourront rechercher ce qui convient le mieux à la dignité, au respect et au bien de la ou des personnes humaines. Respectueuses des droits de l’humain et notamment de la liberté et de la responsabilité de chacun, elles pourront encourager « l’éthique de responsabilité », c’est-à-dire l’éthique où chacun est appelé à décider de sa vie et à prendre et assumer ses responsabilités envers soi et les autres dans le souci de la recherche du plus grand bien pour tous, qui peut parfois se limiter, hélas, à la recherche du moindre mal.

Bruno Gaudelet