Se pardonner à soi-même

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Exemple

Se pardonner à soi-même

 

L’exemple de l’apôtre Pierre

 Lectures : Ps 32.1-7 ; Jn.21:1-19

Pierre est un de ces personnages bibliques qui se prête particulièrement à la narration. Décrit comme une personnalité passionnée et impulsive, il apparait comme quelqu’un toujours prompte à s’enflammer. Avant que Jésus ne l’appelle à le suivre, il exerçait le métier de pécheur avec son frère André. Mais dès que Jésus lui demande de le suivre, il laisse immédiatement tomber ses filets.

Les évangiles synoptiques affirment que Pierre fut le premier à reconnaître en Jésus le Messie. Matthieu met alors sur les lèvres de Jésus cette phrase qui a fait couler tant d’encre : “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et je te donnerai les clefs du royaume des cieux”. Cette déclaration de Matthieu, absente des autres évangiles et notamment de Mars – dont Matthieu s’inspire,- a fait la fortune de la papauté, car c’est précisément sur ce verset que celle-ci entend fonder la papauté.

Que faut-il en penser ? Jésus a-t-il vraiment institué la papauté en faisant de Pierre le premier pape de l’histoire ? Quel fut réellement le rôle de Pierre dans l’église primitive ? Et quels exemples et messages les évangiles nous laissent-ils au travers  de ce personnage émouvant ?

C’est ce que je vous propose de méditer ce matin.

I. Pierre premier chrétien et premier pasteur

Lorsqu’on regarde de près ce que le Nouveau Testament dit de Pierre, on s’aperçoit que les évangiles le présentent à la fois comme le premier chrétien de l’histoire, la première pierre de l’Eglise et à la fois comme le premier pasteur.

Il est le premier chrétien parce qu’il est le premier personnage du Nouveau Testament à reconnaître et à confesser Jésus comme Christ.

Il est aussi le premier pasteur, tout simplement parce que c’est à lui que Jésus confie à plusieurs reprises les brebis de son troupeau.

Deux textes insistent particulièrement sur ce point :

1) Dans l’évangile selon Luc au chapitre 22, juste avant d’être livré, alors même que Pierre jure ne jamais l’abandonner, Jésus lui dit : “Simon, l’ennemi vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas, et toi, lorsque tu seras revenu à moi, affermis tes frères” (Lc.22:31).

2) De même, en Jean 21, alors que les disciples sont éblouis par la lumière de Pâque, Jésus confirme la mission de Pierre à trois reprises par ces mots : Pierre “pais mes brebis” (Jean 21:).

Y a-t-il a un rapport entre l’ordre de paître le troupeau et les clés du royaume dont il est question en Mt.16 ? Certainement, mais pour trouver ce rapport, il faut d’abord découvrir à quoi renvoi le symbole des clefs.

Elémentaire, mon cher pasteur, me direz-vous, une clef représente l’ouverture d’une porte ! Le fait qu’il s’agisse du royaume des cieux souligne qu’il s’agit ici d’une action spirituelle. Or qui, d’après le livre des Actes, a « ouvert » la porte de l’Eglise aux juifs le jour de  la Pentecôte ?  Qui a officiellement « fait entrer » les Samaritains dans la communauté chrétienne naissante ? Qui a également « ouvert » la porte de l’Eglise aux païens de la maison du centenier Corneille ? La réponse est bien évidemment : Pierre. C’est lui qui, par sa prédication, a été l’instrument de Dieu par lequel les trois catégories de personnes pour les juifs (juifs, samaritains et païens) ont su qu’ils ont été appelés à se retourner vers Dieu (métanoïa) pour entrer dans le royaume des Cieux.

En somme, c’est la prédication chrétienne qui est la clef du royaume de Dieu. Et c’est aussi par la prédication qu’on fait paître l’Eglise du Christ. C’est ce que dit aussi Paul dans l’épître aux Romains : « La foi vient de ce que l’on entend, et ce que l’on entend vient de la parole du Christ ».

Ainsi, si Jésus n’a  pas fait de Pierre le premier pape, c’est-à-dire le chef et le souverain de l’Eglise chrétienne, il l’a assurément fait premier pasteur de son Eglise !

II. Pierre à la Passion

On retrouve ensuite encore Pierre dans plusieurs passages des évangiles, et notamment le soir de la dernière Pâque du Christ, lors de l’annonce de la Passion.

Lorsque Jésus annonce sa fin prochaine et la défection de chaque disciple, Pierre le fougueux s’insurge et jure que jamais cela n’arrivera ! Quand bien même les autres abandonneraient le maître, jamais lui ne l’abandonnera.

Jésus lui répond alors qu’au moment où le coq chantera, Pierre l’aura déjà renié trois fois. Et c’est ce qui s’est produit, d’après les évangiles. Pierre pleura amèrement en entendant le chant du coq, après un triple reniement.

Tristesse, peine et désillusion. : Ce sont des heures sombres d’angoisse et d’amertume, de peur et de honte, qui s’abattent maintenant sur Pierre. Et puis, au bout d’une journée d’inquiétude pour le Maître, c’est l’horreur elle-même qui survint. Comme tous les disciples, Pierre regarda de loin son ami traîné brutalement dans les rues de Jérusalem. Il le vit porter cette lourde poutre sous les huées et le fouet des soldats romains. Il le vit enfin cloué sur une croix, comme le dernier des brigands. Comme tous les disciples Pierre est brisé, anéanti. Durant trois jours, il repasse et ressasse assurément chaque détail de l’histoire. Trois jours pour essayer de ne pas perdre la raison.

Et puis, finalement, l’incroyable et l’inexplicable se produit ! Jésus, lui-même, se fait voir au milieu de ses disciples. Le mot grec qu’utilise Paul (ophté) ressort du langage de l’apparition. Oui Dieu était bien avec le rabbi galiléen sur la croix. Ces apparitions du Christ attestent que Dieu l’a approuvé et a authentifié son enseignement. Dieu vient d’agir ! Dieu vient de parler ! Il va falloir maintenant porter à toutes les nations cette Bonne Nouvelle. Non, la mort n’est pas la fin de l’humain à l’image de dieu. L’être que Dieu a donné aux hommes, n’est pas un être pour le néant, mais bien un être pour la vie avec lui. Nul ne saura jamais en dire plus, mais c’est amplement suffisant.

Pierre ému et bouleversé comme tous les disciples est ébloui. L’espérance remplace maintenant la peine et la souffrance de la Passion !

 

III. Se pardonner à soi-même

Toutefois, au milieu de la joie et de l’euphorie une blessure demeure dans l’esprit de Pierre. Quelque chose qu’il n’y avait pas avant. Une sorte de mélange de honte et de gêne. Quelque chose que l’on éprouve parfois lorsqu’on a eu un conflit avec un proche. Le regard n’est plus tout à fait le même. On ressent un malaise, une lourdeur, quelque chose qui passe mal.

Le vivant de Pâque du quatrième évangile, sait ce qui se passe en Pierre. Il le prend donc à part, lui son premier chrétien, sa première pierre, et décide de lui faire comprendre que pour lui rien n’est changé, ni dans son cœur, ni dans ses plans. En un mot, le Vivant de Pâques va aider Pierre à assumer son passé. Il va l’aider à se pardonner et à reprendre sa place dans l’église. Car c’est ici que se situe le problème. Jésus a pardonné à Pierre son reniement, mais lui ne s’est pas pardonné !

Cela nous arrive aussi très fréquemment : Dieu – ou même un proche – nous pardonnent nos fautes ou nos écarts, mais nous, nous avons du mal à nous pardonner. Dans le cas de Pierre, pour qu’il parvienne à la paix, le Jésus de Jean lui demande: “Pierre, m’aimes-tu ?” Et il lui répète trois fois cette même question, c’est-à-dire le même nombre de fois que Pierre l’a renié. Jésus l’invite ainsi, à réparer ses trois reniements par trois “je t’aime”. “Pierre m’aimes-tu plus que les autres ? Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je t’aime” ! Alors pais mes brebis, c’est-à-dire sois le berger de mon troupeau.

De cette façon, on le voit, Pierre fut pleinement réhabilité en lui-même. Jésus lui confirma sa mission de pasteur pour l’Eglise. Et armé des « clefs du royaume », symbole du ministère de la Parole, Pierre accomplit sa tâche avec zèle et compétence. Poursuivi, emprisonné, menacé, frôlant la mort à plusieurs reprises, il devint un héros de la foi et remplit fidèlement sa mission.

 

Conclusion

Ces récits relatant le reniement de Pierre, puis sa réhabilitation, nous rappellent que la puissance du pardon, fondé sur l’amour de Dieu, est plus forte que nos reniements, nos chutes, ou nos trahisons.

C’est davantage dans nos esprits que les choses se compliquent. Une conscience troublée peut perdre de vue la grâce divine et s’enfoncer dans la culpabilité, la dévalorisation de soi, l’auto-flagellation permanente. Il y a des gens qui se punissent à longueur de temps parce qu’ils ne se pardonnent pas telle faute ou telle faiblesse de leur passé. La culpabilité génère une image déformée de Dieu. On se le représente comme un juge mécontent, au visage sévère, qui nous désapprouve au plus haut point !

Pour sortir de la mauvaise conscience, il est bien sûr important de regarder en face le mal que l’on a commis et de ne pas chercher à s’en disculper à bon compte, mais il est aussi important d’apprendre à nous pardonner à nous-mêmes, en reconnaissant que nous ne sommes pas des surhommes, ou des êtres parfaits, et en sortant du fantasme de la toute-puissance qui refuse les imperfections, la fragilité et l’échec.

Cela, nous y parvenons à partir du moment où nous intégrons au plus profond de nous-mêmes que Dieu, qui est à l’origine de notre espèce, sait que nous ne sommes pas parfaits. Il nous garde cependant éternellement sa bienveillance, nous dit le Christ des évangiles, et ce malgré nos imperfections et nos fautes.

Il nous demande certes, non de tendre vers l’animal d’où notre espèce est tirée, mais bel et bien de nous humaniser toujours plus et donc d’apprendre à pardonner aux autres leurs fautes, leurs faiblesses ou leurs insuffisances, mais aussi à nous-mêmes. Comment, d’ailleurs, pourrions-nous aimer les autres « comme nous-mêmes » et leur pardonner leurs offenses (Mt 18), si nous ne nous aimons pas assez nous-mêmes et si nous ne nous pardonnons pas nos fautes ?

Dieu nous appelle à tendre vers sa ressemblance et son image. Nous sommes en processus. Il nous appartient de renoncer à la toute-puissance, d’accepter de ne pas être parfaits et de mettre en pratique la bienveillance et la grâce avec lesquelles il nous considère, aussi bien dans nos rapports avec les autres, que dans notre rapport à nous-mêmes.

Bruno Gaudelet