Qui a la Vérité ?

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Exemple

Qui a la Vérité ?

Qu’est-ce que la vérité ?

La vérité est traditionnellement définie, soit par rapport au réel, soit par rapport à la justesse du langage. Dans le premier cas, la vérité est identifiée à la réalité. Dans le second, la vérité correspond à l’énoncé qui est en adéquation avec la chose ou le phénomène dit ou décrit. Le premier cas est redevable de la philosophie positiviste. Le second cas implique une conception non-critique du langage.

Commençons par l’exposé du premier cas, celui de la vérité positiviste.

I. Vérité positiviste

Le terme « positiviste » fait référence à la philosophie d’Auguste Comte (1798-1857). Il s’agit d’une philosophie qui est née au dix-neuvième siècle, dans le prolongement de l’idéologie du rationaliste  des Lumières. L’idée que la science est seule à même de pouvoir dire le réel et qu’elle finira par tout expliquer, est au coeur du positivisme. Le positivisme cherche à établir la réalité en tout domaine de manière rationnelle, méthodique et scientifique.

– En science, le positivisme engendrera le « scientisme », c’est-à-dire un système de pensée qui prétend établir la réalité du monde, de l’être et des choses par la science et la raison humaine.

– En histoire le positivisme engendrera « l’historicisme », c’est-à-dire de nouveau un système de pensée et une série de dogmes qui présument que l’historien peut ressusciter l’histoire dans sa vérité réelle.

– En philosophie le positivisme a pu influencer ceux que Paul Ricoeur appelle les philosophies du soupçon : c’est-à-dire Marx, Freud et Nietzche qui sont aussi les philosophes de l’athéisme.

Evidemment avec le temps et l’avancée des connaissances, mais aussi avec une plus grande perception de la complexité du monde et des limites de plus en plus évidentes de la raison humaine et de la science, le positivisme est peu à peu passé de mode. La méthode scientifique s’est affinée et le présupposé positiviste selon lequel la science pouvait tout découvrir, tout expliquer et établir vraiment la réalité en tout domaine fut ramené à des proportions plus humaines.

Il faut dire, et c’est très important pour notre sujet, que la physique quantique a complètement révolutionné notre approche du réel. Les paradigmes scientifiques ont tous été bouleversés et l’onde de choc n’en fini pas de remettre à peu près tout en cause et fait dire aux scientifiques les plus lucides, comme Maxwell qui est un découvreur de la physique quantique, que le réel nous échappe, échappe à notre emprise. Nous ne savons finalement pas ce qu’est le réel.

De même pour ce qui concerne l’Histoire, l’idée que l’on pouvait avec une bonne méthode établir la vraie Histoire réelle est devenue une chimère. L’Histoire ne ressuscite pas le passé. La mémoire est toujours parcellaire, partielle et partiale et toutes nos sources sont sujettes à l’interprétation, voire aux conflits des interprétations.

La société et la culture modernes restent cependant marquées par le positivisme. Celui-ci comporte sa part de vérité. Le positivisme a ainsi raison de nous dire qu’il y a une part de vérité dans la juste désignation des choses. Appeler un banc table ou un livre chaise relève en effet de l’erreur. Le positivisme a aussi raison d’attirer notre attention sur le fait que la vérité a quelque chose à voir avec les faits réels. Si je dis que Paris est la capitale de la France, je m’accorde avec un fait réel. C’est en effet Paris, et non Lyon ou Bordeaux, qui est la capitale de la France. Il est donc certain que tout n’est pas vrai, tout n’est pas réel et que l’on peut vérifier à partir des faits ce qui s’accorde ou non avec eux et avec ce qui est réel.

La définition positiviste du vrai n’est cependant ni suffisante, ni vraiment satisfaisante. Elle peut cadrer avec une partie de l’expérience humaine qui implique le monde des connaissances, mais l’expérience humaine et l’intelligence sont loin d’être limitées ou réduites aux connaissances scientifiques ou positives des choses. L’être humain est un être pensant qui passe son temps (même à son insu) à chercher à comprendre et à interpréter ce qu’il entend ou vit. Or, si la vérité positiviste appartient à son expérience, l’humain vit dans un monde de sens, un monde qui fait sens, un monde où il ne suffit pas de savoir nommer justement les choses pour connaître la vérité des choses.

 

 II. Vérité et langage

Venons-en à la seconde perspective : la vérité comme adéquation ou correspondance entre l’énoncé et la chose ou le phénomène qui sont énoncés. Ici c’est le langage qui est censé établir la vérité. Or, de nouveau s’il est certain qu’il peut y avoir un langage juste et un langage faux, c’est cependant trop présumer des forces du langage que de lui assigner la possibilité d’établir la vérité.

La psychanalyse, la linguistique, la phénoménologie et l’herméneutique s’accordent ici pour dire que tout langage est immanquablement conditionné et limité pour dire la vérité des choses de façon plénière. Tout langage est conditionné par la culture, l’épaisseur sociologique, par l’histoire, l’époque, les idées religieuses ou philosophiques, la vision du monde, etc. Tout langage, tout discours est daté et incapable à dire pleinement la profondeur du sens et des significations qui dépassent tout discours et qui excèdent tout énoncé.

Bien sûr, il n’est pas inutile de s’appliquer au maximum et d’essayer de maîtriser au mieux le langage et le contenu de ce que nous voudrions dire. Il est réaliste cependant, et humble, de reconnaître que tout discours est psychologiquement, socialement, religieusement, philosophiquement conditionné par des concepts, du non-dit, de la confusion, de la limitation, de la finitude, des visions du monde, des aliénations psychiques et existentielles, etc. Rapporter la vérité au langage juste ou à l’énoncé en adéquation avec les choses énoncées relève donc d’une conception non-critique du langage, qui méconnaît le conditionnement du langage et sa difficulté à mieux dire ce qu’il voudrait dire, ou même à pouvoir dire tout ce qui devrait être dit.

 

III. La vérité comme quête du sens

Qu’est-ce donc que la vérité ?

On dira que la vérité positiviste comporte sa part de vérité. Il y a en effet des choses à nommer correctement et des faits avérés à relever. De même concernant le langage, on admettra qu’il y a un langage qui est juste et un langage qui inclut l’erreur à différents niveaux. Mais on affirmera aussitôt que tout langage étant conditionné et limité, la vérité ne saurait être réduite à un énoncé ; fût-il clair et pertinent. La vérité ne peut être réduite au langage juste, parce qu’elle est inexorablement liée au sens des choses et que celui-ci excède toujours les possibilités d’un langage conditionné.

Est vrai ce qui fait sens pour moi. Ce que je ne comprends pas, ne peut être vrai pour moi. La vérité n’est donc pas à penser en termes de contenu, mais en termes de sens et de compréhension.

Pour rendre compte de cet autre aspect de la vérité l’herméneutique et la phénoménologie parleront de la vérité comme d’une participation aux choses elles-mêmes. Ici, la vérité ne sera pas réduite à l’énoncé juste ou au réel, mais elle sera rapportée à la compréhension des choses et à la participation au sens des choses. L’affirmation : « Paris est la capitale de la France », aura, par exemple, assez peu d’intérêt pour la vérité comme participation au sens des choses. Par contre les affirmations : « Paris est la plus belle capitale du monde » ou « Jérusalem est la ville éternelle », qui sont toutes deux fausses d’un point de vue positiviste, revêtiront un très grand intérêt pour la vérité comme sens, parce que celui qui prononce ces affirmations entraîne la réflexion dans le monde du ressenti, de la poésie et du sens.

 

IV. Vérité et théologies modernes

Toute théologie moderne vit et pense son rapport à la vérité en tenant compte des trois notions de vérité ici évoquées :

1) Toute théologie moderne rejettera ainsi le pur relativisme nietzschéen pour lequel il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations. Les théologiens modernes noteront au contraire, qu’il y a des faits, sujets certes à l’interprétation, mais « Paris est bien la capitale de la France », c’est là un fait ! Et c’est un fait qui donne à penser et qu’il convient de penser comme tous les faits.

2) Toutefois, si elles ne succombent pas au pur relativisme, les théologies modernes ne succombent pas non plus au rationalisme du positivisme. Si le théologien moderne est conscient qu’il y a des faits, il est aussi conscient que le réel échappe à nos sens et que nous sommes davantage dans l’interprétation des faits à partir de nos conditionnements, que dans leur pleine perception objective.

3) De même, les théologies modernes rejettent l’idée qu’un langage puisse être pleinement adéquat pour dire la vérité des choses et des êtres. Or, s’il en est ainsi des choses et des êtres, que dire de Dieu qui est ultimement au-delà de notre portée (théologie apophatique ) ? Assurément, aucun langage ne sera totalement adéquat pour dire la réalité de Dieu.

4) Conscientes que tout langage est conditionné, les théologies modernes regardent par conséquent les textes bibliques – mais aussi les déclarations dogmatiques de la tradition chrétienne – comme des textes à replacer dans leurs contextes historiques et littéraires et à interpréter. Elles pratiquent donc l’exégèse historico-critique et les différentes méthodes de lecture modernes, aussi bien pour lire et interpréter la Bible, que pour relire et interpréter les catéchismes et les textes symboliques des traditions chrétiennes, réformateurs et confessions de foi de la Réforme compris.

5) Enfin, convaincues que ce n’est qu’au moyen de l’étude littéraire et historique et par la méditation que les textes bibliques nous font penser avec eux et nous ouvrent leurs univers de sens, les théologies modernes comprennent la Révélation biblique, non comme un corps de doctrine ou comme un ensemble d’énoncés littéralement justes, mais précisément comme une dynamique de réflexion qui nous introduit dans un univers de sens particulier : l’univers de sens que dévoile la pensée et le développement du monothéisme juif et chrétien.

 

En conclusion

La question « qui a la vérité ? » n’a pour moi aucune pertinence ! La vérité n’est en effet nullement une doctrine ou une série d’énoncés, mais une recherche de sens et une participation au sens des choses du monde, de l’existence et de l’être ; recherche de sens qui inclut la question de Dieu. Il y a bien sûr des faits qui s’imposent, mais qu’il faut aussi interpréter. Il y a des énoncés qui essaient de formuler clairement les choses, mais ils constituent aussi des interprétations dont les conditionnements et les présupposés ne se laissent pas toujours apercevoir.

Il y a donc des repères et des jalons : la Bible, et plus particulièrement l’Evangile, offrent aux théologies chrétiennes un univers spécifique pour penser Dieu et la foi. Il y a une part de positivisme et une part de justesse de parole (l’histoire du monothéisme de sa vague origine à son aboutissement christique, l’histoire des textes, l’évolution des idées, le sens des récits et des paroles, …). La vérité reste cependant une quête, un cheminement, une recherche de sens et de compréhension. Elle est davantage une participation au sens des choses qu’une doctrine absolue définie une fois pour toute par le langage qui reste toujours, pour sa part, conditionné, daté et limité.

Bruno Gaudelet