Quel genre d’église rêvons-nous ?

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Quel genre d’église rêvons-nous ?

 

D’une occasion de conflit à la solution

Actes 6.1-7

 Introduction

Le récit de l‘institution des sept « diacres » a fait couler beaucoup d’encre. Le texte lui-même ne donne pas le titre de « diacre » à ces sept hommes, mais il ne fait pas de doute que nous sommes en présence de l’institution d’un ministère organisé, distinct du ministère de la parole symbolisé ici par la figure des douze.

Tout au long de l’histoire de l’Eglise on a voulu hiérarchiser ces deux types de ministère. On a ainsi tantôt valorisé le contemplatif sur l’action, tantôt magnifié le service temporel jugé plus utile que la parole spirituelle. Comme si le spirituel et le service diaconal pouvait s’exclure dans l’Eglise ! Comme si l’Evangile n’était pas orienté tout entier vers le service du prochain ! Et comme si le service du prochain n’était pas tout entier spirituel ! L’auteur du livre des Actes nous invite à une compréhension de l’Eglise et de la vie chrétienne, toutes autres et tellement plus réaliste et enrichissante.

I. Le conflit d’Actes 6

Le chapitre 6 du livre des Actes s’ouvre sur une affaire peu reluisante, puisqu’il se fait immédiatement écho d’un conflit entre les juifs chrétiens de la Judée (désignés par le terme « hébreux ») et les juifs chrétiens originaires de la diaspora (désignés par le mot « hellénistes »). Quoi ? Comment ? Un conflit dans une communauté qui fait profession de foi ? Oh my God !

Mais oui cher Monsieur et chère Madame, l’église est composée d’êtres humains avec leurs talents et leurs défauts, avec leurs forces et leurs fragilités, Jésus et ses disciples n’ont jamais prétendu que les communautés ecclésiales seraient exemptes des difficultés humaines et relationnelles qui sont le lot de toute communauté humaine.  Ce qui est anormal, ce n’est pas qu’il y ait des conflits, mais bien plutôt le fait qu’on n’arrive pas à les surmonter de façon constructive pour les uns et les autres.

Les “psys” nous expliquent en effet aujourd’hui que le conflit est non seulement inhérent aux rapports humains, mais qu’il est surtout – la plupart du temps – l’occasion, de mises au point et d’adaptations qui peuvent aboutir à des rapports plus vrais et plus profonds, pourvu évidemment que le conflit n’en vienne pas à la destruction, dans une volonté de nuisance de l’autre partie.

De ce point de vue, le conflit d’Actes 6 est un modèle de conflit bien géré qui aboutit à l’édification des uns et des autres et surtout à l’édification de l’Eglise.

II. Le fond du problème

Quel était le fond du problème ?

Le conflit avait pour objet le traitement des veuves des hellénistes : elles étaient négligées dans la distribution des repas. Mais le fond du problème provenait de la vieille concurrence qui existait, bien avant la naissance de l’Eglise, entre les juifs de la Judée et ceux de la diaspora. En effet, conversion ou pas au christianisme, les vieilles rivalités ont la peau dure. Les chrétiens juifs hébreux de la Judée et les chrétiens juifs hellénisés de la diaspora importaient maintenant leur rivalité séculaire au sein de la communauté chrétienne de Jérusalem.

Concernant l’Eglise de Jérusalem, les hébreux s’estimaient prioritaires sur les juifs de la diaspora, peut-être parce qu’ils avaient mis beaucoup plus de biens locaux dans le tronc commun et sans doute aussi parce qu’ils étaient les plus nombreux.

Les hellénistes s’estimaient floués et maltraités. La tension grandissait, les rapports s’envenimaient, la règle d’or de l’Evangile, l’agapè (c’est-à-dire la bienveillance gratuite à l’égard du prochain) n’était plus de règle, les hellénistes « murmuraient » dit Actes 6, ce qui est une tournure biblique pour évoquer la médisance de couloir qui n’arrange rien, envenime tout et rend toutes les relations plus compliquées. Bref, la communauté risquait de se discréditer devant tout Jérusalem, voire d’éclater en deux clans.

 

III.   La solution apostolique

Pour éviter cette extrémité, les apôtres convoquèrent la multitude, nous dit le verset 2, et invitèrent l’assemblée à choisir sept hommes, parmi les hellénistes, pour le service des tables : « Il ne convient pas que nous délaissions la Parole pour servir aux tables, dit Pierre, C’est pourquoi, frères, choisissez parmi vous sept hommes, de qui l’on rende un bon témoignage, remplis de l’Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cet emploie. Pour nous, nous persévérerons dans la prière et dans le service de la Parole ».

Cette distinction des apôtres entre le « service de la Parole » et le « service des tables », signifie-t-elle que le « service de la Parole » est plus spirituel que le « service des tables » ? Les « serviteurs des tables » auraient-ils moins de « valeur » spirituelle que les « serviteurs de la Parole » ? Seraient-ils confinés aux choses temporelles tandis que les serviteurs de la Parole se verraient attribuer la bonne part du ciel qui ne leur sera pas retirée ? En vérité ce genre d’interprétation qui a la vie dure, aussi bien chez nous protestants que chez les catholiques, passe à côté de plusieurs éléments du texte.

Notons en effet tout d’abord que les apôtres recrutent pour le service des tables des hommes « remplis d’Esprit et de sagesse », de qui « on rend un bon témoignage ». Il s’agit donc, à coup sûr, d’hommes d’une grande spiritualité. Le « service des tables », terme qui englobe la gestion et l’administration des ressources de l’Eglises de Jérusalem, n’est donc pas considéré comme une activité matérialiste et temporelle étrangère à la spiritualité.

En second lieu, notons aussi que les sept sont loin d’être confinés à la seule gestion des tables. Etienne et Philippe sont en effet présentés par l’auteur dans les chapitres suivant comme des évangélistes redoutablement efficace. Le service des tables ne cantonne donc pas ceux qui l’assument à la gestion des finances ou aux actions caritatives.

Enfin, troisième remarque, le même terme est utilisé par Pierre, aussi bien pour désigner les « serviteurs des tables », que « ceux de la Parole ». Il s’agit du mot « diaconie » qui signifie « service » et dont l’adjectif « diakonos » se traduit par « serviteur » ou « ministre ». Un « diakonos », c’est ainsi, aussi, un « ministre ».

L’Eglise primitive n’a donc pas connu de distinction entre des ministres de la Parole qui auraient été des spirituels et des diacres qui auraient été considérés comme des gens plus faiblement spirituels. Elle n’a connu en réalité que des serviteurs pareillement spirituels et ce, quel que soit le type de service. La distinction entre le spirituel et le matériel lui était inconnue.

L’idée que nous serions « spirituels » lorsque nous serions occupés par les temps ou les choses spirituelles, puis « profanes » lorsque nous serions occupés aux taches temporelles, n’est absolument pas une idée biblique.

L’auteur du livre des Actes est beaucoup plus réaliste et pragmatique. En distinguant le service de la Parole et le service des tables qui implique le gouvernement et la gestion de l’église, il suggère que les différents ministères de l’église répondent à des fonctions différentes qui réclament certes des formations et des vocations différentes, mais qui sont tout autant spirituels les uns que les autres et complémentaires les uns aux autres.

Il n’y a pas ainsi dans l’église, comme le voudrait une mauvaise lecture du récit relatif à Marthe et Marie sœurs de Lazare (Lc 10), d’un côté les chrétiens qui seraient affectés aux tâches spirituelles et de l’autre les chrétiens cantonnés aux tâches matérielles. Mais comme le montre Paul l’église est un seul corps dont tous les membres sont solidaires et qui forment ensemble le corps spirituel du Christ. Les fonctions et les compétences varient certes, mais l’œil ne peut pas dire à la main “je n’ai pas besoin de toi”, ni la tête dire aux pieds “je n’ai pas besoin de vous” !

Conclusion

Il nous faut tordre le coup, mes amis, à ces distinctions non bibliques entre des tâches profanes et des tâches spirituelles dans l’église. Si nous servons Dieu et le Christ, quel que soit notre service, il est spirituel !

Le ministère de la Parole est certes indispensable pour l’édification, la formation et la progression des fidèles dans la foi. Il n’est cependant pas plus spirituel « en lui-même » que le service des tables qui accomplit des fonctions spécifiques et également fondamentales pour la vie de l’Eglise.

Les différents types de services de l’Eglise réclament des serviteurs pareillement fidèles et consacrés à Dieu. L’exemple des sept remplis d’Esprit et de sagesse, à qui les apôtres imposent les mains en signe de consécration et d’union, donne une plus juste conception de l’église et de la vie chrétienne que la sempiternelle opposition entre le matériel et le spirituel.

 Bruno Gaudelet