PHENOMENOLOGIE DE LA MEDISANCE

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PHENOMENOLOGIE DE LA MEDISANCE

Publication mise en avant

Lectures bibliques :

Nombres 14.1-38 ; Luc 5.27-32 ; Corinthiens 10 ; Jacques 3

Introduction

« Les fils d’Israël murmuraient contre Moïse et Aaron » (Nb 14.2). « Les scribes et les pharisiens murmuraient contre Jésus » (Lc 5.30). « Ne murmurez pas comme murmurèrent certains hébreux qui périrent dans le désert par l’exterminateur » écrit Paul aux Corinthiens (1Co.10.10).

Le terme grec « gogguzô » que l’on traduit par « murmurer » indique, d’après le dictionnaire Bailly, l’action de : « grommeler », « grogner », « dire quelque chose tout bas », « se plaindre ».

Il ne s’agit pas d’une action publique, mais plutôt de l’action de ceux qui confèrent secrètement entre eux. Or, ce sont ces « murmures » échangés en petits comités que l’épître de Jacques appelle la « médisance », qui consiste, comme son nom l’indique, en un « dire négatif » un « mal dire ». Médire de quelqu’un c’est le dénigrer, souligner ses défauts ou sa façon d’être ou d’agir d’une façon négative, malveillante. C’est « murmurer » contre quelqu’un, pour reprendre la terminologie biblique. Quelles sont les raisons profondes qui nous poussent à agir ainsi ? Que se passe-t-il exactement dans l’acte de murmurer contre quelqu’un ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette tendance vers laquelle chacun de nous semble incliner ? Et que suggèrent la foi et la sagesse évangélique à ce sujet ? C’est ce que je vous propose de méditer à présent.

 

I – Tous médisants

Au cas ou vous commenceriez à « murmurer » contre moi dans votre for intérieur, je préfère vous le dire tout de suite : nous sommes tous médisants. Nul ne peut dire qu’il est indemne de ce travers de la langue qui ne peut s’empêcher de donner son avis sur les autres. Après cette première affirmation, il faut toutefois immédiatement souligner qu’une distinction s’impose entre une première forme de médisance qui est bénigne et caractéristique des relations humaines et une seconde forme qui est pour sa part nocive et destructrice des individus.

La première forme de médisance relève du rapprochement des affinités ou de la concordance des points de vue entre proches. Comment devient-on amis ? Ou comment devient-on couple ? Tout simplement par la découverte que l’on partage des affinités communes, une vision analogue du monde, un ressenti comparable des situations et des gens, des goûts culturels, artistiques, religieux similaires. « Qui se ressemble s’assemble » dit l’adage bien connu. C’est effectivement parce qu’on se trouve sur la même longueur d’onde, sur la façon de percevoir les choses et le monde, qu’on se découvre proche d’untel ou d’unetelle. La neuro-biologiste Lucy Vincent explique qu’à chaque fois que nous nous sentons bien avec une personne ou un groupe de personnes, notre cerveau produit de l’ocytocine qui est l’hormone du lien entre les êtres 1. Selon cette éminente scientifique, cette hormone nous procure une sensation de bien-être et nous la recherchons aussi bien en développant notre réseau social, qu’en tombant amoureux. En ce qui concerne le couple, la neuro-biologiste observe que c’est la constitution du « nous », que les amoureux construisent s’il le faut contre le monde entier, qui forme un vrai couple. Or c’est par la mise en commun de leurs perceptions et de leurs impressions sur les autres que le « nous » des conjoints se construit. Autrement dit, on se rapproche et notre cerveau produit de l’ocytocine, lorsque nous découvrons que nous sommes en phase sur la façon de percevoir les autres et les choses. Nous avons tous fait cette expérience. Nous arrivons dans un groupe dans lequel personne ne se connaît. L’animateur ou le formateur fait son exposé. Certains interviennent, d’autres restent sur la réserve. Il y a toujours Monsieur ou  Madame  « je sais tout »,  Monsieur  ou  Madame « je suis timide »,   Monsieur ou Madame « je suis étourdi »   ou  « à côté de la plaque », Monsieur ou Madame « rigolo ou rigolote de service »,  Monsieur  ou  Madame « je  suis susceptible »,  Monsieur  ou  Madame  « je suis grincheux » …    Bref ! La  palette  habituelle  que l’on retrouve dans tout groupe. A chaque fois, cela ne manque pas, les amitiés se nouent toujours de la même manière : des petits groupes se forment par affinités. « Que penses-tu du formateur ou de l’animatrice ? » « Tu n’as pas trouvé bizarroïde ou sans gène un tel ou une telle ? » « Mais oui pour qui il se prend celui-ci ou celle-là ? » «  Et celle-ci tu ne l’as pas vue faire sa belle ? » Et c’est ainsi que, l’ocytocine aidant, des amitiés se créent et des couples se forment, impliquant, il faut le dire, une certaine forme de médisance, mais une médisance qui est acceptable du point de vue moral parce qu’elle appartient au domaine des affinités mentales et à la concordance des points de vue et des perceptions des personnes.

Redisons-le, cette forme de médisance est non seulement acceptable, mais elle est encore utile sur le plan social. Sans elle il serait difficile de progresser en amitié comme en amour. Seule la mise en commun des points de vue rapproche les personnes et construit le « nous » du couple. Un couple qui ne partagerait plus ses impressions sur les personnes et les événements de son environnement détruirait ou fragiliserait son « nous » initial. Et ceci est aussi vrai, dans une autre mesure, sur le plan de l ’amitié. L’amitié ne dure en effet véritablement que si nous continuons à nous retrouver sur la vision du monde et des gens. Autrement, elle tombe dans le musée de nos souvenirs et de nos nostalgies du bon vieux temps.

 

II – La médisance qui tue

Qu’en est-il à présent de la seconde forme de médisance qui est nocive et destructrice des relations et des individus ? La seconde forme de médisance n’est pas structurellement différente de la première forme. Elle relève, elle aussi, des affinités et du partage des avis personnels sur le monde et les êtres qui nous entourent et fait pareillement son lit dans le même sillage que la première forme ci-dessus exposée. La différence c’est que cette seconde forme est dominée pour sa part, par la frustration, la rancune, la rancœur et le désir conscient ou inconscient de faire mal à l’autre, voire de le détruire « en esprit ». Analysons tout cela plus précisément.

Sous cette seconde forme, la médisance est effectivement sournoisement dominée par la frustration ou la rancœur à l’égard d’un tiers. Une parole ou une attitude nous a blessés. Nous n’avons pas osé l’avouer en public ou le dire à la personne concernée. Nous avons dissimulé l’offense ou la vexation sous les couches du politiquement correct, mais l’offense continue de brûler quelque part en nous. Notre susceptibilité a été atteinte et c’est elle qui va s’exprimer par notre voix au sujet de celui ou celle qui nous a frustrés, vexés, ou blessés dans notre amour-propre. C’est le cas de figure type qui anime bien des actes de médisance. Nous avons du ressentiment et ce ressentiment s’exprime par des blessures que nous infligeons à l’image de l’autre qui est dans notre esprit, ou qui se trouve dans l’esprit de la personne dans l’oreille de laquelle nous déversons notre rancœur. Ce point est très important : sous cette seconde forme, la médisance cherche à briser l’image de l’autre dans notre esprit et dans celui de ceux à qui l’on parle. Ce n’est pas pour rien que Jésus laisse entendre à ses auditeurs du Sermon sur la montagne que le meurtre commence dans l’esprit (Mt 5.21s). La médisance néfaste est destruction de l’image positive de l’autre au profit d’une image diabolisée. La personne visée se trouve réduite à ses défauts ou ses erreurs qui prennent dès lors toute la place dans l’esprit de celui qui la « descend en flamme » et lui « taille un costume » comme on dit. Dire que cette seconde forme de médisance est catastrophique pour les relations sociales, pour les réputations et pour les personnes, est un euphémisme. La difficulté pour chacun d’entre nous, est de ne pas glisser de la première forme de médisance qui a un rôle social à cette seconde forme qui est pour sa part destructrice, y compris pour celui ou celle qui s’y abandonne. Comment faire ?

 

III – La sagesse selon Jacques

Jacques en appelle à l’amour et à la maîtrise de soi. Il reconnaît que la langue est un petit membre, mais elle est, dit-il, plus difficile à dompter qu’aucune bête sauvage.

« C’est un feu, écrit Jacques, et même, un feu plein de venin mortel. Par elle nous bénissons le Seigneur notre Père et par elle nous maudissons l’homme à l’image de Dieu. Il ne faut pas mes frères, conclut-il, qu’il en soit ainsi ».

Assurément Jacques a raison. L’amour de Dieu et du prochain comme un autre soi-même, ainsi que la discipline qui s’attache à dompter cette langue rétive, indiquent la voie dans laquelle il nous faut tous persévérer. Il y a cependant un autre principe, d’ailleurs implicite chez Jacques, sur lequel il faut insister. Permettez-moi de vous le présenter au travers d’une petite histoire que l’on m’a racontée un jour. Elle concerne une petite communauté catholique aux Etats-Unis à l’époque des westerns.

Une petite communauté de colons s’était installée dans une vallée magnifique encadrée par des collines verdoyantes qui la protégeaient contre les vents. La petite colonie avait un prêtre qui construisit avec ses ouailles une superbe église en bois. L’avenir  était ouvert et semblait radieux. Hélas, il se trouva bientôt des gens pour murmurer sur les uns ou sur les autres. Le bon prêtre voyait bien que l’ambiance se dégradait, mais ne savait que faire. Peu à peu les choses empirèrent et un jour les choses s’enflammèrent dangereusement. Une bagarre générale éclata et le village fut tout entier ruiné. Même l’église fut incendiée. Il ne resta au final plus une planche sur une autre dans ce qui avait été un village. Face au désastre les habitants hébétés par ce qui s’était produit se rassemblèrent auprès du prêtre et pleurèrent avec lui. Au bout d’un moment une personne se présenta au curé l’air contrit et confessa que c’était elle qui avait mis le feu aux poudres par sa médisance. Elle pleurait et suppliait qu’on lui donnât l’absolution. Le prêtre lui dit : « il faut d’abord faire pénitence mon enfant ». « Que dois-je faire ? ». « Vous allez écrire sur autant de pages qu’il le faut tous vos murmures, de toutes vos médisances et vous reviendrez me voir pour connaître la suite ». La personne s’exécuta et rédigea une bonne douzaine de pages. Elle revint vers le prêtre. « Très bien, lui dit-il, vous allez maintenant monter au sommet de la plus haute colline, vous déchirerez en mille morceaux ces feuilles et vous les lâcherez dans le vent. Ensuite vous reviendrez me voir pour connaître la suite ». La personne s’exécuta de nouveau. Elle réduisit les feuilles en dix mille morceaux, les lâcha dans le vent, puis revint vers le prêtre. « Bon, lui dit-il, et bien maintenant vous allez ramasser tous les morceaux ». « Mais, lui dit la personne, c’est impossible, je n’y arriverai jamais ! ». « C’est exact, lui dit le prêtre, et il ajouta : « voyez-vous, il en va de même avec la médisance. Lorsqu’on a lâché les paroles aux quatre vents, on ne peut plus jamais les rattraper !».

Le principe que renferme cette petite histoire se résume en 3 mots : « éducation-des-consciences ». La pénitence prescrite par ce prêtre est un modèle d’éducation des consciences et c’est ce dont nous avons effectivement besoin les uns et les autres pour ne pas basculer du côté obscur de la médisance.

L’amour de Dieu et du prochain et le nécessaire apprentissage de la maîtrise de soi, sont fondamentaux pour le combat contre la médisance nocive. Mais il faut aussi leur adjoindre l’éducation communautaire et individuelle des consciences. Communautaire, car c’est la communauté tout entière qui doit rejeter et sanctionner sans complaisance la médisance et les murmures. Individuelle, car c’est le plus souvent au sein du un à un, ou par petits groupes, que la médisance nocive s’insinue. C’est là qu’il faut trouver le courage de s’éduquer les uns les autres, lorsque la médisance de la première forme se charge tout à coup de rancœur et de ressentiment pour basculer dans la seconde forme nocive et destructrice.

 

Conclusion

Le commandement du Seigneur « aimez-vous les uns les autres », implique l’éducation réciproque de nos consciences. Les ressentiments ou les blessures narcissiques doivent être gérés autrement que par  le murmure et la médisance néfaste. Rien n’est moins évident, car c’est de façon presque imperceptible que l’on passe de l’échange d’avis ou de visions, à la parole qui tue l’image de l’autre. Seul l’amour de Dieu et le désir sans cesse renouvelé de marcher avec lui peut nous donner assez de volonté et de courage pour endiguer le ressentiment de notre cœur ou celui de nos interlocuteurs, de telle sorte que nous puissions aimer de façon authentique comme Dieu nous demande d’aimer.

 

Bruno Gaudelet

 

 

 

 

 

 

1 Je vous recommande son livre : Petits arrangements avec l’amour. Paris, Odile Jacob, 2005.