La marche de Jésus sur l’eau

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Exemple

La marche de Jésus sur l’eau

Jésus a-t-il changé de l’eau en vin ? A-t-il multiplié du pain ? A-t-il vraiment marché sur l’eau ? Comment lisonsnous les textes bibliques, comment les interprétons-nous ?

De prédication en rendez-vous d’études, nous voyons bien que les récits bibliques n’ont pas été rédigés sur le mode de la chronique historique, mais bien selon le genre littéraire allégorique. Comment se fait-il que la plupart des gens – y compris parmi les habitués des temples et des églises – lisent les textes en se mettant au niveau des personnages des récits, au lieu de se placer sur le plan de l’auteur qui vise à transmettre un message à des destinataires ciblés ? Personne ne se situe jamais au niveau des personnages des textes de La Fontaine, de Molière, de Platon ou de quelques auteurs qui recourent aux différents genres littéraires imagés ou romancés pour transmettre leur message. Pourquoi les opérations de compréhension qui nous sont si naturelles lorsque nous lisons n’importe quel texte sont tout à coup court-circuitées lorsqu’il s’agit des récits bibliques ?

La réponse la plus fréquente pointe la formation catéchétique reçue : « on nous a habitués à lire les récits bibliques à la lettre, comme s’il s’agissait de récits historiques et non comme étant des récits catéchétiques imagés » ? Voilà ce qui revient communément dans les cercles d’études ou dans les apartés.

Pour acquérir de nouveaux et meilleurs réflexes, et surtout pour sortir de la foi de l’enfance au profit d’une foi d’adultes, il n’y a pas de secret : il faut réétudier les récits bibliques avec les mêmes outils d’analyse qui nous permettent d’interpréter n’importe quel texte.

I. Les textes des évangiles

Le récit de la marche de Jésus sur l’eau est un exemple parfait pour illustrer la nature narrative-catéchétique des textes évangéliques. En effet, la lecture parallèle (synoptique) des évangiles montre que nous n’avons pas une seule, mais trois versions de la marche de Jésus sur la mer de Galilée.

En répartissant ces versions de Marc 6.4551, Matthieu 14.22-33 et Jean 6.15-21 sur un tableau en trois colonnes on peut repérer ce qui est commun et ce qui diffère chez les évangélistes.

Chacun sait que les auteurs de Luc et Matthieu (rédigés vers 80-85 ap J-C) ont repris l’évangile selon Marc (écrit vers 70 ap J-C) pour l’adapter dans leur propre milieu ecclésial en le complétant, soit avec des ajouts empruntés à une autre source qui circulait dans les milieux de Luc et Matthieu (la source baptisée Q), soit avec des ajouts qui leur étaient propres.

Que nous apprend la comparaison des évangiles concernant le récit de la marche de Jésus sur la mer de Galilée ?

1) Nous voyons d’abord que Luc n’a pas repris ce passage fourni par Marc. Matthieu lui l’a repris, mais en y ajoutant un long développement sur Pierre. Jean a inclus le récit, mais de façon très brève par rapport à Marc.

2) En Marc « l’autre rive » vers laquelle vogue la barque est Bethsaïda. En Jean c’est Capernaüm. Matthieu ne précise pas le lieu.

3) En Marc et Mathieu Jésus met ses disciples dans la barque, puis part prier sur la Montagne. En Jean, Jésus est sur la montagne et ce sont ses disciples qui descendent vers la mer de Galilée.

4) En Marc Jésus les voit se battre contre le vent. En
Matthieu c’est la barque qui est battue par les vents. Jean se contente de dire que le vent est fort et la mer houleuse.

5) La marche de Jésus sur les eaux de la mer est présente dans les trois récits. De même que la peur. Mais Marc et Matthieu notent que c’est parce qu’ils croient voir un « fantôme » que les disciples ont peur.

6) Dans les trois textes Jésus appelle ses disciples à la confiance par ces mots « c’est moi n’ayez pas peur ».

7) En Marc et Jean le récit ce termine ici, mais différemment. En Marc Jésus monte dans la barque, le vent tombe et les disciples sont bouleversés. En Jean ils veulent le prendre dans la barque mais celle-ci touche aussitôt terre.

8) Matthieu lui ajoute un long développement sur Pierre et sa finale culmine dans la proclamation de la messianité de Jésus.

 

II. Interprétation des différences

Ces différences et ajouts montrent que les évangiles ne sont pas des biographies ou des chroniques de type journalistiques ou historiques, mais bel et bien des compositions littéraires. Les évangélistes ne sont pas des « historiens » au sens moderne ou des « documentalistes », mais des théologiens et des catéchètes. Leurs narrations sont des «  récits  » et non pas des «  comptes-rendus d’activités » ou des « reportages ».

Bien sûr qu’il y a de la « mémoire de l’histoire » dans les évangiles. Et c’est tout l’art de l’exégèse d’essayer de reconstituer les grandes lignes du contexte historique dans lequel Jésus a porté son message. Mais les textes eux ne sont pas des textes à prétention ou de facture historique. Ce sont des récits qui recourent à la façon d’écrire et aux genres littéraires de l’époque.

Or, à cette époque, c’est le genre narratif symbolique initié par l’Ancien Testament qui prévaut dans les milieux juifs et chrétiens. Pour dire les choses, on ne s’exprimait pas de façon directe comme les occidentaux modernes, mais en langage allégorique. Aujourd’hui nous allons droit au but.

Par exemple, pour raconter un temps de culte nous dirons :

« Dimanche je suis allé au culte. Il y avait 50-60 personnes. Le pasteur Bruno Gaudelet était le célébrant. Nous avons chanté tels cantiques. Lus tels textes. La prédication portait sur la bonne façon de lire les évangiles. Quelques-uns se sont endormis. D’autres ont songé à leur repas. Pour ma part j’ai été intéressé et j’ai progressé dans ma foi ».

Mais à l’époque du Nouveau Testament on aurait dit :

« Le premier jour de la semaine je me suis rendu dans un lieu de prière. Poussé par l’Esprit Saint, Bruno, l’apôtre des neuilléens, nous ouvrit la porte des cieux. Nous pénétrâmes alors dans la Présence de l’Ancien des jours. Là nos cœurs tombèrent en adoration. L’Esprit Saint nous ouvrit l’intelligence et nos âmes furent régénérées. Quelques-uns, toutefois, restèrent appesantis par les choses de la terre ».

La différence de style est significative. Lus dans une perspective « historicisante » on pourrait croire qu’il se passe de drôle de chose au sein de nos cultes ; voir même que des substances illicites y circulent.

 

III. Sens de la marche de Jésus sur l’eau

Comment faut-il interpréter les récits de la marche de Jésus sur l’eau ? Les différents signifiants des textes nous mettent sur la voie d’une réflexion sur la peur de la mort et le secours de la foi :

1) Les disciples vont sur l’autre-rive. Dans toutes les cultures, « l’autre rive » désigne l’autre côté de la vie.

2) Les disciples ont peur. Le vent et la mer sont déchainés. C’est la nuit symbole par excellence du « soir de la vie ». En voyant Jésus, ils croient voir un « fantôme », autre signifiant de la mort et du morbide qu’inspire la mort.

3) Dans la version de Matthieu, Pierre veut le rejoindre mais il manque de foi. Jésus le rattrape.

4) En Marc Jésus monte dans la barque et les disciples sont bouleversés. En Matthieu il monte dans la barque et la messianité de Jésus est proclamée.

En Jean Jésus ne monte pas dans la barque mais aussitôt la barque arrive à bon port.

Le récit de la marche de Jésus sur l’eau évoque la peur qui nous saisit tous face à la mort ou même face à l’idée de la mort. Or pour la foi chrétienne, c’est là qu’il s’agit de s’appuyer sur la foi du matin de Pâques.

Le Jésus qui marche sur l’eau est précisément une figure du Ressuscité de Pâques. Son « n’ayez pas peur, c’est moi », renvoie luimême à la foi du matin de Pâques (Luc 24.37).

 

En conclusion

Il est possible qu’à l’origine le récit de la marche sur les eaux était une prédication donnée à l’occasion d’un service funèbre. Mais il est aussi possible que Marc l’ait composé lui-même pour sa narration catéchétique. Aujourd’hui, lors des obsèques nous disons – en langage direct – :

« Chers frères et sœurs, face à la mort nous sommes naturellement pris de peur. La foi du matin de Pâques doit cependant être notre appui devant cette crainte. La figure du ressuscité nous accompagne dans notre traversée de cette vie jusqu’à l’autre rive, et elle nous rappelle sans cesse la promesse du secours de Dieu même dans la mort. Nous doutons certes inévitablement, mais Dieu est fidèle il ne nous abandonnera pas au néant. Le Christ-Jésus nous indique, tel un nouveau Moïse, la terre promise du Royaume des cieux ».

À l’époque des évangiles – où l’on ne parlait pas ainsi, de façon directe – les auteurs ont dit la même chose, mais en recourant au langage allégorique de la marche de Jésus sur l’eau.

Se « forcer » à croire que Jésus a « vraiment »  historiquement marché sur la mer de Galilée, reviendrait à se mettre au niveau du récit et de ses effets littéraires, puis à manquer le message des évangélistes.

Le but de Marc, de Matthieu et de Jean est tout autre. Il s’agit pour eux d’appeler leurs premiers lecteurs, et puis toutes les autres générations de lecteurs, à garder confiance, face à la mort, au message de Pâques. Selon eux la foi consiste à accueillir Jésus comme celui que Dieu à oint de son Esprit afin qu’il nous conduise, tel un nouveau Moïse, vers la terre promise du Royaume céleste (comparons notre récit avec Exode 13.15-30). Et à tenir que Dieu, qui nous a donné l’être, ne laissera pas notre être se noyer dans le néant.