Lire et comprendre le livre de l’Apocalypse

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Exemple

Lire et comprendre le livre de l’Apocalypse

Publication mise en avant

Les quatres chevaux de l’Apocalypse

Pasteur Bruno Gaudelet

 Les quatre chevaux de l’Apocalypse ont ensemencé l’imaginaire de la chrétienté depuis la diffusion de ce livre à part. Le Moyen-Age et la Renaissance les ont peints ou représentés de diverses façons, mais la modernité n’est pas restée en reste. Les chevaux de l’Apocalypse et leurs cavaliers parcourent la littérature et le cinéma. Qui sont-ils ? Que représentent-ils ? Les sectes qui font leur miel sur fond de fin du monde, se repaissent des effets terrifiants de cette vision du dernier livre de la Bible. Ce que l’on peut faire dire à un texte en le sortant de son contexte est presque infini. Essayons d’y voir plus clair.

1. Lire l’apocalypse

Pour déchiffrer le livre de l’Apocalypse, il faut d’abord comprendre ce qu’est le langage apocalyptique.

Il s’agit d’un genre littéraire typiquement allégorique qui est né de la lecture assidue des prophètes de la Bible. C’était donc après le temps des prophètes, au tournant du IIIe s av J-C, lorsque les livres bibliques les ont « remplacés » et où la figure du docteur-interprète s’est imposée.

A force de lire et de s’imprégner du langage imagé et allégorique des prophètes bibliques, d’aucuns ont forgé le langage apocalyptique qui recourt essentiellement à l’usage des métaphores et autres symboles empruntés au registre des prophètes bibliques. Autre caractéristique, l’intrigue des récits apocalyptiques se situe au niveau d’un monde mystique-spirituel censé envelopper le monde humain, et dont les forces angéliques au service de Dieu luttent contre les forces du mal.

La littérature « apocalyptique » juive s’est développée à partir du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Certains livres comme le livre d’Hénoch ou Le testament des douze patriarches ont influencé les auteurs du Nouveau Testament. Marc 13, repris par Matthieu 24 et Luc 21, mais également 1 Thessaloniciens 4-5 ou 2 Thessaloniciens 2, en donnent des exemples. Le livre de l’Apocalypse est l’unique livre du NT à recourir entièrement à ce genre littéraire. Les Pères de l’Eglise ont discuté son entrée dans le Canon, sans doute parce que plusieurs d’entre eux étaient peu familiers des procédés littéraires des hébreux ou des judéo-chrétiens de la première heure, et ne possédaient pas les clefs de lecture pour comprendre ce livre énigmatique.

 

2. Les clefs

Quelles sont donc les clefs pour déchiffrer le livre de l’Apocalypse ?

Outre ce qui vient d’être dit concernant le genre littéraire apocalyptique (première clef), une seconde clef importante pour saisir le message du livre, concerne le registre de la « temporalité ». Contrairement à ce que l’on croit habituellement le livre de l’Apocalypse ne parle que très peu du « futur ». Son propos correspond surtout au « présent » de l’auteur et des chrétiens autour des années 90 du premier siècle. Jean, l’inspiré de Patmos, raconte le « passé » et le « présent » de la toute jeune église chrétienne, mais il le raconte, soit sous forme du « présent des forces angéliques ou néfastes », soit sous forme d’un « futur » qui est déjà là ou qui va arriver. Comprendre le livre de l’Apocalypse, c’est donc avant tout se repérer dans la temporalité de l’auteur.

L’auteur n’annonce cependant pas l’avenir comme le ferait un augure ou un astrologue. Il n’est pas une sorte de Nostradamus biblique. En fait, concernant le futur, Jean de Patmos n’annonce rien de plus que ce que croient fermement les chrétiens de son temps, à savoir : 1) que  Jésus-Christ a vaincu les forces du mal par son obéissance à Dieu jusqu’au bout, 2) qu’il s’est assis à la droite de Dieu depuis son Ascension auprès du Père, et 3) qu’il reviendra de là pour juger les vivants et les morts et instaurer le règne de Dieu. Ces trois points sont présents dans les évangiles et les épîtres de Paul, et ils forment les repères temporels que Jean de Patmos traduit dans sa temporalité propre.

La connaissance de l’Ancien Testament et du christianisme primitif constitue une troisième clef pour comprendre le livre de l’Apocalypse. La grammaire du langage apocalyptique est composée d’images, de symboles et de métaphores puisées chez les prophètes bibliques.

Les chevaux de l’apocalypse sont ainsi moulés sur le modèle des chevaux mystiques du livre de Zacharie (1.8-13). Zacharie est transporté dans le ciel mystique où se dispute le monde entre anges et démons, et il est apostrophé par un homme qui est monté sur un cheval roux, suivi lui-même de chevaux roux, fauves et blancs. Que sont-ils, mon seigneur, demande le visionnaire ? L‘ange répond : Ce sont ceux que l’Éternel a envoyés pour parcourir la terre. Et ceux-là s’adressèrent à l’ange de l’Éternel et ils dirent : Nous avons parcouru la terre, et voici que toute la terre est en repos et tranquille. »

La similitude montre que ce texte est bien la source des quatre chevaux de l’Apocalypse. Mais là où Zacharie veut encourager les juifs de la diaspora à revenir à Jérusalem pour reconstruire  la ville et le temple, Jean de Patmos entend encourager les chrétiens persécutés en leur annonçant que l’Empire Romain qui leur fait la guerre ne durera pas. Cet empire, à la solde du diable et des démons, sera anéanti par le retour glorieux du Christ. Le livre de l’Apocalypse est tout entier dédié à ce message.

Ainsi :

  • Après la vision du Christ ressuscité au milieu de son Eglise représentée par les sept chandeliers au chapitre 1, puis la dictée des lettres aux églises des chapitres 2 et 3 – les encourageant ou les sermonnant -, le chapitre 4 représente l’intronisation du Christ au cours d’un grand culte céleste. Celui-ci, mis à mort par les Romains, est élevé à la droite de Dieu comme Rédempteur et Sauveur des fidèles de Dieu.

 

  • Le chapitre 5 met en scène le décret divin de la fin de l’histoire en recourant au symbole du livre scellé de sept sceaux, en référence au prophète Ezéchiel.

 

  • Chaque ouverture des sceaux débouche, au chapitre, 6 sur le dévoilement du monde tel qu’il apparait à l’auteur.

 

  • Au chapitre 7, c’est le peuple de Dieu symbolisé par les 144 000 qui est marqué du sceau de Dieu, c’est-à-dire par le baptême.

 

  • Au chapitre 8 le septième sceau inaugure une nouvelle vision, celle des sept anges aux sept trompettes, vision qui redit d’une autre manière le même message que les six sceaux.

 

  • A la septième trompette (11.15) le règne de Dieu est proclamé par la liturgie céleste et s’ouvre alors le magnifique triptyque du chapitre 12 qui récapitule lui aussi le message chrétien sous forme d’avenir.

 

  • Le temps manque ici pour poursuivre cette évocation, mais les chapitres qui suivent poursuivent le même procédé : illustrer et récapituler la croyance du retour du Christ victorieux de l’empire romain – nouvel grande Babylone captive des forces du mal –, celle du Jugement dernier et de l’instauration du règne de Dieu dans les nouveaux cieux et la nouvelle terre.

 

La vision des quatre chevaux de l’Apocalypse illustre les croyances eschatologiques des chrétiens à la fin du premier siècle, après une vague de persécution. Jésus a été crucifié par cet empire romain décadent gouverné par les forces du mal. Mais sa fin et la fin de l’histoire sont en marche. Perdre courage et renier la foi, revient à capituler aux forces du mal. Résister c’est être du côté de Dieu qui remportera bientôt la victoire.

 

Conclusion

Que conclure pour nous chrétiens aujourd’hui ? Difficile évidemment de ratifier tel quel le message de Jean de Pathmos. La vision du monde comme le théâtre et l’enjeu de la dispute cosmique entre les forces angéliques et maléfiques relève d’un autre âge. Elle s’inscrit surtout en contradiction du monothéisme biblique qui ne conçoit nullement Dieu comme étant en opposition avec des entités mystiques que seraient les démons et le diable.

Le livre de l’Apocalypse nous oblige ainsi à distinguer entre l’univers mythique qu’il présente pour illustrer l’eschatologie chrétienne primitive, et le message de l’Evangile qui ne se réduit justement pas aux croyances eschatologiques de la primitive Eglise.

Il nous invite en outre à réfléchir au problème du mal et à son issu. Les premiers chrétiens s’y sont attelés en reprenant à leur compte deux croyances juives importantes :  1) la croyance à la venue du Grand jour de l’Eternel. Et 2) celle – très pharisienne – du Jugement dernier. La première muta en croyance au retour du Christ. La seconde fut reprise littéralement. L’Evangile du Christ n‘avait pas encore « réformé » les esprits et les représentations mythiques du monde antique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où nous distinguons plus nettement entre mythe et histoire et où nous comprenons que l’amour de Dieu pour les humains, créés à son image, exclut de prendre à la lettre les symboles bibliques de réprobation. Ceci acquis, il n’est pas illégitime de réfléchir avec les symboles bibliques au sens dont ils sont porteurs. Celui du Jugement dernier assure indéniablement que nous n’avons pas à nous soucier de notre salut de la mort et du néant, Dieu saura séparer de nous le mal par nous commis et aussi par nous subi. Le tri n’aura simplement pas lieu entre nous, mais en nous. C’est débarrassé du mal commis et subi que nous goûterons la communion de Dieu. A méditer.

Bruno Gaudelet