Les Eglises et la mort : Rituels et pastorales

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Les Eglises et la mort : Rituels et pastorales

 

« On a un futur tant que l’on ne sait pas qu’on n’a pas de futur. Le refoulement de la mort est la volonté de vivre ».

Par ces mots, le philosophe Hans Georg Gadamer indique qu’il n’y a rien de plus humain que d’essayer d’oublier, de refuser ou de rejeter la mort, quitte à ruser avec elle ou à tenter de l’apprivoiser par la religion, la philosophie et peut-être même, aujourd’hui et demain, par les sciences.

De temps en temps, il faut cependant savoir contenir sa répulsion et transmettre à son entourage ce qu’il faudrait qu’il advienne lorsque notre âme et notre corps ne seront plus d’accord (dixit Georges Brassens). Voilà pourquoi il m’a paru important d’ouvrir ici la réflexion.

Un rapport statistique du groupe de pompes funèbres OGF, publié en juin 2013, se révèle significatif concernant les tendances actuelles en matière de funérailles. L’enquête se déroule auprès des agences de pompes funèbres entre 2008 et 2013 et concerne 7.560 convois funéraires.

On y découvre que :

  • 70% des obsèques sont encore religieuses dans la France de 2013 (toutes confessions comprises) pour 75% en 2008.
  • Une augmentation des obsèques civiles est observée, surtout lorsque la crémation est choisie.
  • La synthèse de l’enquête établit que 62% des convois religieux de tradition catholique ont été célébrés à l’église par un prêtre en 2013 pour 73% en 2008.
  • Mais il est à noter une augmentation des célébrations à l’église par des laïcs, surtout lorsqu’il s’agit de crémation et notamment dans les régions Sud-Ouest, Rhône-Alpes et Nord-Normandie.
  • Est-ce ici le signe d’une résurgence d’opposition à l’encontre de la crémation chez certains prêtres ?
  • La crémation reste nonobstant bien acceptée par le culte catholique puisque 47% des convois du culte catholique ont abouti en 2013 à une crémation. La baisse relevée en 2013 (53% de crémation en 2008 pour 47% en 2013) peut aussi s’expliquer par la diminution des convois religieux en 2013 puisqu’on est passé de 75% à 70%.

Il ressort de cette enquête que les pratiques funéraires des Français restent relativement traditionnelles pour une majorité de personnes, ce qui n’empêche pas l’émergence de nouvelles pratiques ou de nouveaux modèles, qui s’associent d’ailleurs parfois très bien avec la tradition, comme le montre particulièrement le cas de la crémation, la participation des laïcs aux cérémonies des funérailles, mais également la tendance sans cesse accrue à la personnalisation des obsèques dans les églises des diverses confessions.

Comme l’écrit le sociologue Tanguy Châtel : « Les Français semblent conserver globalement un rapport assez traditionnel à la mort. La mort n’est jamais considérée comme un évènement banal et tout ce qui s’y rapporte marque de manière inoubliable. Le besoin de cérémonie persiste : c’est un moment important qui continue de faire lien et de faire sens. On ne badine pas avec la mort. Ses modalités pratiques peuvent évoluer mais le regard de fond reste empreint de tradition : la mort continue de susciter d’abord du respect ».

La société actuelle continue donc de s’inscrire largement dans le cadre des traditions religieuses en matière d’obsèques, la religion catholique restant la première sur le plan numérique. Les obsèques religieuses sont cependant passées de 75% en 2008 à 70% en 2013, ce qui indique une certaine érosion sans que l’on puisse dire si la diminution va progresser d’année en année, ou au contraire parvenir à se stabiliser.

Autre constat, si les pratiques funéraires se fragmentent sur le plan national, de par l’augmentation des obsèques civiles qui testent, revisitent ou inventent de nouveaux rituels, les pratiques se fragmentent également du côté des obsèques religieuses selon que les officiants en restent à la tradition ou qu’ils s’adaptent liturgiquement et intègrent ou innovent en matière de ritualités et de pratiques.

Autrement dit, les 70% d’obsèques religieuses qui sont célébrées en France sont loin d’être uniformes. Au-delà des différences relatives à la pluralité des religions entre elles, chacune connaît aussi, en interne, une large pluralité et une diversité d’adhésion aux croyances et pratiques officielles.

Outre ces analyses sociologiques de type quantitatif, irremplaçables, les enquêtes de type qualitatif viennent préciser et affiner très utilement la photographie des us et coutumes funéraires de notre époque.

A la demande du Comité Interfilière Funéraire, le CREDOC a réalisé en 1999 une enquête qualitative auprès de vingt-quatre personnes vivant le deuil et devant faire face à la lourde tâche d’organiser les obsèques de leurs disparus. Le docteur Michel Hanus en tire des enseignements particulièrement éclairants.

On y découvre que :

  • bien que la mort reste un tabou pour la société moderne, qui la refoule hors du champ social, lui impose discrétion, expéditivité, médicalisation et l’escamote au profit de la « mort spectacle » qui s’affiche sur tous les écrans, les rites et leurs officiants constituent un besoin, une nécessité sociale et individuelle persistante.
  • Un déplacement important est toutefois mis en lumière : si le rituel des obsèques demeure un élément fondamental pour le deuil, et notamment pour la mise en œuvre du processus du deuil, l’individualisation ou la personnification des célébrations tendent à prévaloir sur le caractère social qui caractérisait jusque-là l’élément majeur des cérémonies d’obsèques.
  • Bien sûr, rappelle Michel Hanus, l’aspect psychologique et individuel, à destination de soi, n’était pas absent des rituels funèbres auparavant. Il constituait et constitue toujours la seconde face du rituel funéraire, l’aspect social présentant pour sa part la première face.
  • Mais les choses se sont inversées, surtout en milieu urbain où l’église et le cimetière ne représentent plus des lieux de socialisation pour la communauté urbaine. Désormais, « pour une large majorité des gens interviewés, ruraux comme urbains, une cérémonie réussie est une cérémonie «chaleureuse» et «belle» ».
  • Les personnes interrogées font nettement ressortir un désir d’appropriation des rituels. Or, si le village répond toujours à ce désir par la proximité et la dimension sociale des églises et des cimetières, en ville c’est l’introduction de signifiants reliant au défunt et la personnalisation de la cérémonie qui favoriseront le caractère chaleureux des funérailles (diffusion d’un morceau de musique qu’il aimait tant, lecture d’un de ses auteurs ou poèmes préférés, impression de sa photo sur les feuillets liturgiques ou en grand format sur le cercueil, langage des fleurs, etc…).
  • Concernant les obsèques religieuses, il est à noter que les personnes déclarant une assez faible adhésion aux croyances et aux doctrines traditionnelles expriment une certaine insatisfaction précisément au sujet de l’eschatologie de leur religion. Les croyances sont jugées peu pertinentes sur le plan intellectuel, comme sur le plan de la crédibilité des représentations de l’au-delà. En revanche, la présence religieuse représente toujours un soutien, même s’il s’agit d’un soutien plus institutionnel qu’affectif.

Envoi

Dégagée des représentations de l’au-delà et des croyances héritées de la chrétienté pré-moderne, grâce aux avancées de la critique biblique et théologique moderne, la pastorale des pasteurs réformés est aujourd’hui orientée autant sur l’accompagnement des familles en deuil que sur l’annonce de l’Evangile. Point d’orgue pour penser Dieu et l’espérance qui a pris corps un certain jour de Pâques, l’Evangile est aussi le point d’orgue pour penser la question prégnante de tout processus de deuil : celle du vivre et du mourir.

Qu’on la refoule ou non, qu’on en fasse un tabou ou un lieu commun, on n’en finit jamais vraiment ici-bas avec la question de la mort.

S’il ne faut pas trop y penser, de peur de succomber à la morbidité ou à la déprime, il est nécessaire de ne pas la fuir systématiquement mais de l’aborder à la lumière de l’espérance de l’Evangile.

Bruno Gaudelet