Les béatitudes

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Exemple

Les béatitudes

Lecture : Matthieu 5.1-16

 Introduction

Philosophe et lettrés s’accordent, en effet, pour dire que l’Humanisme est directement issu de l’Evangile. Le sermon sur les Béatitudes participe-t-il, lui aussi, de cet Evangile qui a engendré l’Humanisme moderne ? Je me le suis sincèrement demandé lorsque, jeune étudiant en théologie, je m’y suis confronté honnêtement.

Heureux les pauvres par l’esprit, car le royaume des cieux est à eux !

Heureux les affligés, car ils seront consolés !

Heureux les doux, car ils hériteront la terre !

Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde!

Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !

Heureux les faiseurs de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !

Heureux les persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux!

Heureux êtes-vous, chaque fois qu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit des méchancetés sur vous à cause de moi!

Réjouissez-vous et jubilez, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

La prédication de Jésus semble ici, à première vue, en complet décalage des attentes humaines. Quel homme politique oserait ce programme aujourd’hui ? Et quel chrétien ferait de ce programme son idéal de bonheur ? Je vous propose de faire un peu d’exégèse, de façon à resituer rapidement les différentes affirmations des Béatitudes, puis de tirer les conclusions qui s’imposent.

 Commentaire et méditation des neuf béatitudes

 Heureux les pauvres par l’esprit, car le royaume des cieux est à eux !

Les « pauvres par l’esprit » dont il est question ici ne correspondent pas aux « simplets », aux « simples d’esprit », mais bien à ceux qui sont humbles. La première béatitude fustige l’orgueil. Bien sûr il n’est pas question de confondre l’orgueil avec l’extraversion ou la vanité, pas plus que l’humilité ne doit être confondue avec l’introversion. Pour la tradition monothéiste de la Bible, l’orgueil est avant tout le rejet de Dieu pour se faire soi-même le dieu de sa vie. L’orgueil consiste à absolutiser son point de vue et sa vérité comme si l’on possédait soi-même la vérité, comme si l’on était « Dieu ». L’humilité pour la Bible, c’est d’abord admettre que nous ne sommes pas des dieux, mais des créatures finies, limitées et même sujettes à l’erreur et aux passions. Ensuite, c’est reconnaître que nous avons, du coup, besoin de Dieu pour trouver du sens à ce monde si complexe, ainsi qu’à notre existence si singulière. La première béatitude nous invite à reconnaître notre statut de créature et à chercher auprès de Dieu nos références pour le bien et le mal.

Heureux les affligés, car ils seront consolés !

La deuxième béatitude : Heureux les affligés, car ils seront consolés ! pose immédiatement le problème vertigineux du mal et de la souffrance.

La question de Dieu ne se sépare jamais, pour Jésus, de la question du prochain. On ne peut pas aimer Dieu qu’on ne voit pas et se désintéresser du prochain qui est là devant nous. La seconde béatitude pose donc d’emblée la question de la souffrance des autres. Elle met le soulagement et la consolation des autres en tête de toutes les priorités. Elle établit que ceux qui pleurent, doivent être consolés. Et que ceux qui souffrent, doivent-être secourus. C’est la préoccupation morale et donc politique majeure qui doit être saisie à bras le corps par toute société qui se veut humaine. La seconde béatitude assure que Dieu prend lui-même sa part dans la consolation des affligés, mais invite aussi chacun à devenir pour ceux qui souffrent, de quelque nom que s’appelle leur souffrance, un consolateur.

Heureux les doux, car ils hériteront la terre !

La Troisième béatitude : Heureux les doux, car ils hériteront la terre ! s’adresse plus particulièrement à ceux qui souffrent comme victime d’un tiers ou en raison d’un fléau social ou d’une structure d’aliénation sociétale. Elle invite les affligés à ne pas rajouter du mal au mal par la vengeance ou la violence. Heureux les doux, car ils hériteront la terre ! enseigne que la violence ne peut être justifiée ou excusée. Autrement dit, c’est par la justice et par le droit que le mal et la souffrance qui proviennent d’un préjudice, doivent être surmontés et vaincus.

Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !

C’est précisément l’objet de la quatrième béatitude : Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! Etre doux ne signifie pas que l’on renonce à la justice. Comment l’injustice ne nous révolterait-elle pas ? Mais la quatrième béatitude affirme que la justice doit passer partout et que c’est par elle que doit être rétabli le droit de chacun. On ne peut être consolé sans justice. La consolation passe donc par le rétablissement de la justice. Le fait que Dieu promette d’effacer de nos yeux les larmes et de nous délivrer de tout le mal que nous avons commis et subi ici-bas, doit nous déterminer à bâtir un monde  où prévalent la justice et le droit.

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !

La cinquième béatitude : Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! nous avertit cependant que la justice, sans miséricorde, risque de n’être que vengeance. Or la vengeance est un sentiment qui détruit. Elle détruit, ou risque de détruire, le fautif ou la fautive, mais elle détruit aussi le mental et le moral de celui ou celle qui se laisse assaillir par elle. En valorisant les miséricordieux, c’est-à-dire ceux qui décident de pardonner – car le pardon n’est pas l’oubli, mais relève d’une décision personnelle -, la cinquième béatitude rejoint la visée du Notre Père : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Elle témoigne qu’on ne peut pas vivre, ni construire, un monde juste sans miséricorde.

Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !

La sixième béatitude : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! poursuit sur l’importance des dispositions intérieures pour construire un monde viable. Le cœur n’est pas pour l’hébreu biblique le siège des sentiments, comme c’est le cas dans la langue française, mais le cœur est siège de la pensée et de l’intelligence. Ceux qui ont un « cœur pur », sont donc ceux qui refusent l’hypocrisie ou la duplicité, et vivent dans la sincérité. Impossible de plaire à Dieu et d’apporter une parole crédible au prochain si la sincérité et la droiture du cœur n’y est pas.

Heureux faiseurs de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !

Or la sincérité et la crédibilité ne sont pas les moindres qualités pour que la septième béatitude soit rendue possible : Heureux faiseurs de paix, car ils seront appelés fils de Dieu, dis la septième béatitude ! La paix, ici, n’est pas la sérénité du sage ou du croyant, mais bien la paix entre deux ou plusieurs partis. Les faiseurs de paix seront appelés fils de Dieu, car Dieu est le Dieu du pardon et de la réconciliation.

 

Viennent enfin les huitième et neuvième béatitudes qui paraissent inhumaines pour la mentalité moderne, mais qui révèlent un tout autre sens lorsqu’on en saisit la véritable visée :

Heureux les persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
Heureux êtes-vous, chaque fois qu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit des méchancetés sur vous à cause de moi ! Réjouissez-vous et jubilez, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés !

Impossible de comprendre ces huitième et neuvième béatitudes si on ne perçoit pas leur enjeu fondamental. Or, cet enjeu fondamental qui est au cœur des huitième et neuvième béatitudes n’est autre que la liberté de conscience. En effet, ce n’est pas par plaisir d’être maltraité ou par volonté d’être têtu qu’une personne refuse de renier ses croyances, même devant les persécutions, mais c’est bien plutôt qu’elle se sent liée par sa conscience. Jésus, Etienne, Paul et Pierre, Martin Luther ou le pasteur Martin Luther King, illustrent chacun, d’une manière remarquable, ces huitième et neuvième béatitudes.

1)  Voyez Jésus qui refuse de céder aux pressions et aux intimidations des chefs religieux de son temps. Il a découvert que Dieu n’est pas un juge sévère qui réclame le sang des sacrifices, mais un Dieu d’amour, un Père céleste. Sa prédication remet effectivement en cause la religion officielle. Les chefs religieux lui font alors comprendre que, s’il ne se rétracte pas, il va y laisser sa vie. Pourquoi diantre Jésus ne rentre-t-il pas alors chez lui ? Pourquoi n’apaise-t-il pas les chefs en faisant des concessions ? Tout simplement parce qu’il est lié par sa conscience. Il ne peut pas combiner le Dieu juge et le Père céleste. Il croit au contraire essentiel que tout homme profite de sa découverte qui est un véritable progrès pour le monothéisme.

2)  Voyez Martin Luther : petit moine de Wittenberg, qui redécouvre le message d’amour de Jésus-Christ et qui croit dur comme fer que son église va se réjouir de cette redécouverte et remettre à l’honneur cet Evangile. Rétracte tes livres, dis que tu t’es trompé !,  voilà ce que le lui demande au contraire le légat du Pape lors de la Diète de Worms où se trouvent réunis l’empereur Charles Quint en personne et le Pape avec leurs cours respectives. Je ne puis me renier, répond d’une petite voix Martin Luther, ma conscience est liée et il n’est pas bon de transgresser sa conscience : que Dieu me soit en aide ! Il était prêt à mourir pour respecter sa conscience.

3)  Voyez encore Martin Luther King, ce pasteur noir qui lutta contre la ségrégation. Il recevait des menaces de mort. Lui et son entourage étaient très inquiets. Mais comment pouvait-il reculer, alors que des millions de gens étaient concernés et que le risque d’une révolte violente – et d’une répression encore plus violente – allait peut-être faire des milliers de victimes ? L’Evangile commande que l’on s’engage en faveur de l’égalité de tous. Je suis monté sur la montagne, clame le pasteur King dans l’un de ses derniers sermons prêché devant une foule serrée et avide d’encouragements, j’ai vu la délivrance de notre peuple !

Les huitième et neuvième béatitudes nous révèlent que tout n’est pas négociable ici-bas. Le droit, la justice, la vérité, le bien, sont des valeurs non négociables, même sous la menace de la persécution. Heureux ceux qui sont persécutés en mon nom, signifie non seulement que Dieu n’abandonne pas le juste qui tient bon pour la justice – même lorsqu’il est odieusement meurtri – mais cette béatitude signifie aussi que la liberté de conscience est un droit fondamental qui n’est pas négociable et qui doit être affirmé contre toutes les tyrannies.

En Conclusion

Une fois remises dans leur contexte et leur portée profonde élucidée, les 9 béatitudes de Jésus se révèlent effectivement à la base de l’Humanisme qui est au cœur de notre société moderne et pour lequel il ne faut pas relâcher nos efforts. Jésus y exprime de fait les plus chères aspirations humaines en la justice, la paix, la liberté, le pardon et même l’amour. Le Royaume que Jésus prêche et qu’il déclare déjà là dans nos cœurs, est un royaume où la violence, l’injustice, la méchanceté et la duplicité ne sont pas les bienvenues, mais où l’apaisement, la douceur, la justice, la miséricorde, la droiture, la sincérité et la paix sont des préalables indispensables. N’est-ce pas là ce que nous recherchons pour nos enfants et pour nous-mêmes ?

Ainsi, même si cela n’apparaît pas au premier regard, les Béatitudes présentent les seules valeurs fondamentales qui tiennent la route pour que ce monde soit habitable et vivable. Bien loin d’être dépassées, la sagesse et les valeurs des Béatitudes constituent le sel de la terre dont nous avons tant besoin sur toute la planète encore aujourd’hui.

C’est vous qui êtes le sel de la terre, dit Jésus, mais si le sel devient fade avec quoi le salera-t-on ?  Il n’est plus bon qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes.

C’est vous qui êtes la lumière du monde, ajoute-t-il. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière brille ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos œuvres bonnes, et glorifient votre Père qui est dans les cieux.

Autrement dit, Jésus ne nous demande pas d’être de simples auditeurs de l’Evangile, il nous demande d’en être les messagers ! Il ne nous demande pas d’être les contempteurs des béatitudes, il nous demande d’en être les acteurs à quelque niveau que nous soyons placés, et dans notre sphère propre d’action et d’influence.

Les Béatitudes portent en elles le souffle de la foi et les plus nobles aspirations humaines. C’est en accueillant ce souffle et en intégrant l’éthique qui les traverse que notre cœur se trouve alors peut-être, effectivement, « heureux ! »

 Bruno Gaudelet