Le Requiem de Mozart et les stratégies face à la mort, Pasteur Bruno Gaudelet

Accueil Activités Articles Le Requiem de Mozart et les stratégies face à la mort, Pasteur Bruno Gaudelet

Exemple

Le Requiem de Mozart et les stratégies face à la mort, Pasteur Bruno Gaudelet

Publication mise en avant

Introduction

Le Requiem est la dernière œuvre, inachevée, de Mozart. On dit que c’est sur son lit de mort qu’il l’aurait composée en majeure partie en 1791 (elle fut complétée par un de ses élèves, Franz-Xaver Süßmayr). Le mot « requiem » signifie « repos ». La messe du requiem tire son nom de son Introduction qui déclare : « Donne-lui le repos éternel, Seigneur, et que la lumière perpétuelle luise pour lui ».

Le Requiem est une messe pour le salut des âmes défuntes, une « messe pour les défunts ». C’est la raison pour laquelle les protestants – qui ne prient pas pour les défunts en raison de la foi biblique qui recommande à chacun de s’en remettre à Dieu pour ce qui concerne le ciel, et surtout d’accepter la séparation que Dieu ordonne entre les vivants et les morts – n’ont jamais trop bien aimé les « requiem ». Même celui de Mozart, bien qu’ils en aient reconnu la beauté admirable du chef d’œuvre.

I. Le déni de la mort, la fuite, l’apprivoisement

Aujourd’hui que la modernité est venue bouleverser les théologies classiques et nous apprendre à relire la Bible, la vision du monde en trois étages et l’impératif de faire son salut, sont totalement devenus désuets ; en tout cas pour l’immense majorité des gens un peu instruits. L’histoire nous a d’ailleurs appris que c’était pour des raisons très intéressées que la religion prêchait les tourments de l’enfer. Elle cherchait évidemment à contrôler les esprits pour mieux asseoir son autorité et son pouvoir. Chacun a compris depuis que celui qui prétend détenir le pouvoir de l’au-delà, prétend surtout dominer sur les vivants. Ce n’est pas pour rien que l’autorité de la religion s’est effondrée dans la modernité, mais c’est parce que les gens ont fini par voir les grosses ficelles de ceux qui se donnaient le beau rôle en dépeignant l’Enfer ou le Purgatoire.  Dieu merci, plus personne, ou presque, ne croit aujourd’hui à la perdition éternelle. Et donc c’est avec un œil nouveau que nous regardons les œuvres religieuses du passé non plus pour y adhérer ou les rejeter mais comme les témoins des attitudes et même des existentiaux humains. C’est le regard que je vous propose de porter sur le requiem de Mozart ce matin. Il ne s’agit plus d’être d’accord ou non avec le contenu de foi qu’il professe ou s’efforce de professer, mais il s’agit d’observer son attitude devant la mort avec un œil de philosophe et de théologien.

L’année 1791 fut une année exceptionnelle pour Mozart, mais elle lui fut aussi funeste. Il y composa quatre œuvres notables : sa Cantate maçonnique, l’opéra La Clémence de Titus, puis cette œuvre majeure qu’est La Flûte enchantée, et son Requiem qu’il ne put achever car la mort le prit à seulement 35 ans. Quatre ans avant d’écrire le Requiem Mozart écrivit ces mots à son père Léopold : « Comme la mort […] est l’ultime étape de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années avec ce meilleur et véritable ami de l’homme, de sorte que son image non seulement n’a pour moi rien d’effrayant mais est plutôt quelque chose de rassurant et de consolateur. » C’est ici l’une des trois façons inadéquates d’aborder la mort et le devoir à mourir, à savoir : 1) la fuite, 2) l’apprivoisement, 3) le déni.

a) La fuite

La fuite est la stratégie la plus courante aujourd’hui face à la mort. Il faut être reconnaissant à la philosophie de l’existence de l’avoir dévoilée. L’humain sait qu’il est un être pour la mort, écrit Martin Heidegger, et il en est si terrorisé qu’il fait tout pour l’oublier, et fuir cette réalité. Il se lance corps et âme dans le travail, la carrière, les loisirs, les projets pour fuir cette triste réalité.

b) L’apprivoisement

Cela dit, la stratégie de l’apprivoisement garde beaucoup d’adeptes, surtout parmi les gens religieux, mais pas uniquement. Mozart offre un exemple typique de celui qui s’efforce d’apprivoiser la mort et son avoir à mourir par le biais de croyances et de rituels garantissant le Paradis.

c) Le déni

La stratégie du déni de la réalité de la mort est voisine et bien souvent complémentaire, de l’apprivoisement. Ses adeptes estiment que la mort est simplement un mauvais moment à passer, après il y a le Paradis, ou la réincarnation, ou une grande lumière, ou rien du tout et c’est pourquoi il n’y a rien à redouter. La religion chrétienne classique a été la grande championne du déni de la mort, notamment par la matérialisation et la mondanisation de la Résurrection. La plupart des Pères de l’Eglise ont ainsi enseigné que tous les sauvés ressusciteraient avec un corps d’environ une vingtaine d’années. Chacun aura un corps de vingt ans et tout le monde sera très beau et très intelligent. Bon bien sûr d’ici-là il faut bien vieillir et accepter la décrépitude et la mort. Mais une fois passée cette étape, chacun retrouvera ses vingt ans. Quel déni de la mort, …

Le christianisme classique n’est toutefois pas le seul sur les rangs des grands mouvements de pensée qui ont dénié la mort. Sans parler des autres religions, on peut dire que les philosophies n’ont pas chômé : Platon et Epicure en tête. Platon enseigne le corps est le tombeau de l’âme, mais celle-ci n’a pas à redouter la mort car elle se réincarnera jusqu’à ce qu’elle rejoigne son ciel de gloire originel. Epicure lui ne croit ni en la réincarnation, ni dans le ciel de gloire, mais son système nihiliste n’est rien d’autre qu’un déni de la mort. Nous n’avons pas à redouter la mort, enseignait-il, car lorsqu’elle est là, nous n’y sommes plus. Cela paraît logique, mais c’est tout de même un opium et une béquille pour supporter la mort, puisqu’on nous dit qu’il n’y a rien à redouter. En outre on ne voit pas très bien comment cette doctrine diminuerait notre peur de mourir et notre peine d’avoir à quitter notre vie et ceux que nous y laissons ?

II. Le réel et la foi équilibrée

« On a un futur tant que l’on ne sait pas qu’on n’a pas de futur, ditHans-Georg Gadamer, le refoulement de la mort est la volonté de vivre ». Par ces mots le philosophe indique qu’il n’y a rien de plus humain que d’essayer d’oublier, de refuser ou de rejeter la mort, quitte à ruser avec elle ou à tenter de l’apprivoiser. C’est humain, trop humain, de ruser avec la mort et le devoir à mourir. Tellement humain qu’il faut se demander s’il peut en être autrement. Or à la réflexion, il est  peu probable qu’on échappe à l’une ou l’autre stratégie pour combattre notre angoisse et notre refus sourd et profond d’avoir à laisser notre vie. Il est même vraisemblable que nous changeons de stratégie en fonction de notre âge et des circonstances de notre vie. Nous pouvons ainsi adopter la fuite dans notre jeunesse, le déni à l’âge mûr et l’apprivoisement en vieillissant ou lorsque l’échéance s’approche comme pour Mozart. La sagesse et l’équilibre, c’est d’essayer en tout temps de ne pas trop se laisser contrôler ou fanatiser par ses peurs et les pathologies de l’angoisse.

La bonne réponse à une foi déséquilibrée qui prend Dieu pour une béquille ou l’espérance de l’Evangile pour un opium, ce n’est pas le rejet de Dieu, mais la redécouverte du Dieu véritable. La bonne réponse à toutes les angoisses de l’au-delà ou du néant, ce n’est ni le ritualisme des uns, ni le nihilisme des autres, mais la foi éclairée que l’Eternel mène toutes choses à bonne fin pour moi, et ce indépendamment de mes mérites, mes rituels, mes œuvres, ou quoi que ce soit d’autre. C’est la découverte de Paul en 2 Corinthiens 12. Alors qu’il ruse lui-même avec sa peur de la mort au point de s’imaginer visiter le ciel, alors qu’il prie pour que Dieu lui retire comme un magicien ce qu’il appelle son écharde dans la chair, Dieu lui met sur le cœur cette pensée : ma grâce te suffit. Ma grâce te suffit, fais-moi confiance, ne te laisse pas contrôler par tes peurs tes angoisses ou ta pensée magique et fantasque.

Si nous laissons l’angoisse de la finitude nous contrôler, notre foi ou notre athéisme ne seront rien d’autre que du carburant et de la nourriture pour notre angoisse. Soigne ton angoisse nous dit Dieu, car ma grâce, c’est-à-dire mon amour et ma bienveillance, t’est acquise. Et ma grâce te suffit.

Conclusion

Si nous voulons éviter que notre foi ne se laisse contrôler par notre angoisse de la mort ou de notre avoir à mourir, mieux vaut éviter de lier Dieu à la question de l’au-delà ou pire d’attendre de lui quelque certitude à ce sujet. Chercher, aimer, ou servir, Dieu pour ce qu’il donne, ce n’est pas le chercher, l’aimer ou le servir pour ce qu’il est. Lorsque la foi devient utile pour aller au ciel, elle ne peut pas ne pas être contrôlée par l’une ou l’autre stratégie ou ruse de l’esprit face à la mort et à l’avoir à mourir. Cherchons, aimons, servons Dieu pour lui-même, non pour ce qu’il donne. 

Pasteur Bruno Gaudelet