Le passage vers la vie adulte : Isaac et Talitha koumi, la fille de Jaïrus

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Exemple

Le passage vers la vie adulte : Isaac et Talitha koumi, la fille de Jaïrus

Publication mise en avant

Genèse 22.1-19, Lévitique 15.19-30, Marc 5.21-42

Nous avons réfléchi récemment sur le thème du passage qui s’opère pour chacun vers la vie adulte. Le récit de la ligature d’Isaac s’est dévoilé, dans le contexte de cette réflexion, sous un nouveau jour.

On regarde souvent ce récit comme un midrash, ou une métaphore, qui met en scène l’interdiction formelle pour les hébreux de pratiquer les sacrifices humains. Or des recherches récentes révèlent que le récit de Genèse 22 fut l’un des derniers textes à avoir été inclus dans le Pentateuque, vers le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Soit à une période où le judaïsme du second temple était déjà théologiquement très évolué, aussi ne voit-on pas pourquoi il aurait été nécessaire d’inclure dans le canon un texte qui porte sur une telle leçon.

En revanche, lorsqu’on le reporte à la question du rapport entre les parents et les enfants, et notamment à la nécessité pour les parents de laisser grandir leurs enfants, ce récit de la ligature d’Isaac prend une tournure nouvelle. Une tournure, un sens éclairant, que je vais bien sûr résumer pour ne pas refaire la prédication de la semaine passée (que chacun retrouvera sur notre chaine YouTube) mais que je vais étayer avec un texte très parallèle du Nouveau Testament. En effet, en me demandant si le Nouveau Testament comptait un texte équivalent, j’ai tout de suite pensé au récit de la fille de Jaïrus et je vais montrer pourquoi.

I. Le sens de Genèse 22

Rappelons tout d’abord la problématique du passage progressif vers la vie adulte et la nécessité pour les parents de laisser précisément grandir leurs enfants. Psychologues et psychanalystes nous expliquent depuis longtemps que l’amour parental a tendance à surprotéger l’enfant et ne se rend pas toujours compte, que celui-ci grandit, qu’il lui pousse des ailes, et qu’il a besoin de plus d’autonomie pour devenir adulte. Lorsque le ou les parents ne se rendent pas compte, ou pas suffisamment compte que leur petits grandissent, ceux-ci en viennent parfois à se sentir aimés, certes, mais aussi un peu, voir beaucoup, étouffés.

Tout cela nous le savons tous intellectuellement, mais ce que nous savons intellectuellement ne touche pas toujours notre affectivité. Le récit de la ligature d’Isaac où Dieu réclame à Abraham de lui donner son fils peut être lu comme un récit où Dieu délie Isaac de ses parents pour qu’il devienne adulte.

L’amour parental peut, effectivement, ligoter les enfants et se révéler mortifère ; d’où l’image terrible de Genèse 22 où Abraham voue son enfant à la mort quoi que l’aimant par-dessus tout.

L’amour de Dieu qui proclame la liberté inconditionnelle de tout individu reconnu par Dieu comme responsable de lui-même, délie les enfants en les appelant à entrer dans une autre filialité que la filialité parentale : la filialité avec Dieu.

Abraham et Sarah doivent renoncer à ce que leur bébé reste un bébé, afin qu’Isaac devienne adulte. Le récit de la ligature d’Isaac est un récit qui raconte la nécessité d’un acte de passage qui marque le cheminement vers la vie d’adulte, afin que les parents prennent conscience que leurs petits ou leurs petites, ont grandi. Et pour que les jeunes gens s’engagent vers la vie adulte en prenant leur autonomie spirituelle.

De ce point de vue, il est intéressant de noter que la plupart des religions proposent un rituel, ou un acte de passage, pour que les adolescents soient reconnus en âge de s’approprier la foi ou la spiritualité qui est confessée. La sagesse des religions n’a pas attendu Freud et la psychanalyse pour réfléchir aux rapports de l’humain à son milieu. Dans les évangiles, c’est le récit de la résurrection de la fille de Jaïrus qui redit cette sagesse.

II. La fille de Jaïrus, Marc 5.21-42

Il s’agit là aussi d’un midrash, ou si vous préférez, d’un récit métaphorique. Jésus arrive dans un village et surgit devant lui un notable, Jaïrus, le chef de la synagogue, qui lui demande de venir guérir sa fillette. Jésus se met en route, mais curieusement l’évangéliste insère immédiatement le récit d’une femme âgée atteinte d’une perte de sang depuis 12 ans, ce qui correspond à l’âge de la jeune fille comme le révèle la fin du texte.

La femme touche Jésus discrètement du sein de la foule qui l’environne, or celui-ci ressent une puissance sortir de lui. Il s’arrête demande qui m’a touché ? Craintive, la femme atteinte du dérèglement menstruel se dénonce. Jésus la rassure et la guérit en l’appelant « sa fille », ce qui est étonnant de sa part, car non dans ses habitudes. Et plus étonnant encore de la part d’un homme d’une trentaine d’année s’adressant à une aînée.

L’histoire se poursuit. Des gens arrivent de chez Jaïrus, l’informant que sa fille est morte, mais Jésus  l’assure de ne pas tenir compte de ces paroles, d’être sans crainte, mais de croire seulement. Puis il se rend avec Pierre, Jacques et à Jean au chevet de la fille de Jaïrus. Arrivé sur les lieux, Jésus fait sortir tout le monde de la maison, sauf les parents. Il saisit la main de la fille alitée, lui dit en araméen : Talitha koumi ; ce qui signifie « jeune fille », puis lui demande de se lever – c’est le sens du mot « egeiro » que nous traduisons par le terme « résurrection ». La jeune fille se lève, marche du haut de ses douze ans, dit le texte. Jésus réclame alors qu’on la nourrisse et exige le plus grand secret sur ce qui vient de se passer.

Durant des siècles on a interprété ce récit comme le compte-rendu d’un événement miraculeux. Ce n’est que récemment, sur le plan de l’histoire, dans les deux derniers siècles qu’il est apparu aux théologiens que les récits de miracles sont toujours des récits symboliques et métaphoriques, destinés à mettre en scène les guérisons spirituelles que l’Evangile produit pour notre être intérieur. Pour les comprendre et interpréter correctement ces récits, il faut les décrypter à partir de leurs signifiants. Or, le récit de la fille de Jaïrus, qui prend en sandwich le récit de la femme à la perte de sang, se lit sur le plan d’une relation père-fille étouffante pour la fille :

  • Premier signifiant, qui nous met sur la piste du décryptage, Jaïrus parle de sa fille comme une « fillette » : verset. 23 « ma fillette est à toute extrémité, viens la guérir. » Au verset 41 Jésus, lui, l’appelle « jeune fille » « Talitha koumi ».
  • Deuxième signifiant, la femme atteinte de perte de sang offre l’exemple d’une femme qui est blessée précisément dans sa féminité. Déjà la Loi de Moïse considérait comme « impure » la femme menstruée (Lev 15.19-30) alors imaginez ce qu’il pouvait en être pour la femme atteinte d’une perte de sang continue.
  • Troisième signifiant, Jésus guérit la femme et l’appelle « ma fille » ce qui constitue une reconnaissance publique de sa féminité et une valorisation de la femme qu’elle est.

III. Décryptage

A partir de là tout s’éclaire. Jaïrus ne parvient pas à voir que sa fille devient une femme. Pour lui, elle est et reste sa « fillette », son « bébé » (en grec le terme « korasion » – tiré de « Korê » signifie « jeune fille » ou « jeune vierge » – signifie « fillette » ou « petite fille ») . Son amour parental est intense, mais il étouffe la « jeune fille » qui veut éclore et n’y parvient pas ce qui sape son envie de vivre et la rend mortifère. Talitha koumi se meurt, tout comme Isaac offert, lié, sur l’autel paternel.

En saisissant sa main, et en reconnaissant publiquement son statut de « jeune fille », Jésus la délivre de cette morbidité où la plonge la non-reconnaissance de ce qu’elle est : une jeune fille, en âge d’être réglée et d’être reconnue comme femme à part entière. Le récit du « relèvement » de la fille de Jaïrus fonctionne comme le récit de la ligature d’Isaac. Il invite les parents à admettre consciemment que leur enfant  passe vers la vie adulte.

C’est exactement le rôle sociologique des rituels de passage dans la plupart des religions, en tout cas dans les religions monothéistes mais également bien au-delà. La Bar Mitsva ou la bath Mitsva pour les juifs, la confirmation pour les catholiques, l’accueil à la table de la communion pour les protestants, l’initiation au jeûne du ramadan et aux autres piliers de l’Islam pour les musulmans, sont des rituels de passage qui ont pour but de signifier le passage des jeunes vers la vie adulte, d’inviter les parents à reconnaître que leurs petits ont grandi, de signifier aux jeunes gens et les jeunes filles qu’ils sont en âge de s’approprier pour eux même la foi de leur communauté religieuse.

En conclusion

        On le voit, la Bible lie en ses deux Testaments la sagesse et la foi dans un même mouvement d’intelligence qui fait d’une pierre deux coups :

1. elle met en scène la nécessité pour les parents de reconnaitre le passage de leur enfant vers la vie adulte.

2. elle invite les enfants à devenir adulte sur le plan spirituel en se déterminant pour Dieu pour leur propre compte, et non plus dans la lignée de leurs parents.

        Chers jeunes gens et jeunes filles accueillis à la table du Christ aujourd’hui, ne profitez pas de cette méditation pour réclamer plus d’autonomie à vos parents, en disant : « le pasteur a  dit que ». Mais saisissez pour vous-même la main que Dieu vous tend aujourd’hui. Bien loin d’être une autorité imposante au-dessus de vous Dieu et son Christ sont pour vous, jamais contre vous.

L’Evangile nous libère, nous délie, de bien des liens qui nous enserrent, et il ressuscite sans cesse nos vies ! Soyez libres et spirituellement ressuscités.

Pasteur Bruno Gaudelet