Le pardon

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Le pardon

Les dimensions du pardon

Le thème du pardon de Dieu est-il toujours d’actualité aujourd’hui ou faut-il définitivement le ranger au musée des stratégies de la pastorale de la peur qui sévissait naguère, en recourant à la culpabilité et à l’épouvantail de l’enfer ou des peines éternelles ? Qu’en est-il, par ailleurs, du pardon entre les individus ? Doit-on, peut-on, tout pardonner ? Qu’est-ce que pardonner ? Quelle différence entre le pardon et l’oubli ? Le pardon n’est-il pas trop souvent confondu avec une « politique de détente » sans trop de rapport avec la foi biblique ?

  Concrètement, on peut dire que le thème du pardon implique trois dimensions ou trois axes que j’appelle :

1)    L’axe supra-humain, c’est-à-dire la relation de l’homme à Dieu

2)    L’axe inter-humain, c’est-à-dire les relations entre humains

3)    L’axe intra-humain, c’est-à-dire la relation de l’homme à lui-même

Commençons par le premier énoncé, l’axe supra-humain.

 

I.                 L’axe supra-humain  ou l’homme et Dieu

Le monothéisme hébreu est né dans le contexte du croissant fertile qui était alors dominé par de grands empires. Dans ce contexte où les hébreux étaient opprimés par ces empires, Dieu a progressivement pris, dans les esprits, la place et le rôle d’un souverain plus puissant que les rois d’Egypte, d’Assyrie ou de Babylone, mais néanmoins conçu sur leur modèle : celui du potentat surpuissant, ayant droit de vie et de mort sur ses sujets. L’idéal théocratique se développant, le droit civil, social, pénal, fut lié à la spiritualité monothéiste et sacralisé par elle. Dieu prit alors l’image du Souverain Juge et Vengeur qui exigeait l’expiation des fautes civiles, sociales, pénales, morales ou spirituelles au sein d’un même tribunal (géré par le clergé) et qui fournissait pour cela une nomenclature sacrée du droit hébreu : le Lévitique et plus largement la Torah (Pentateuque). Dans cette perspective, le pardon dépendait des procédures d’expiation et/ou du bon vouloir du Souverain de faire grâce (c’est ici l’ancêtre de la grâce présidentielle).

Jésus parut. Sa conception de Dieu était tout autre. Pour lui il fallait « délier » Dieu de la justice humaine et cesser de le représenter comme le Juge vengeur qui exige l’expiation des fautes. Il voulait réformer la conception que le judaïsme se faisait de Dieu, notamment en substituant au Dieu Juge du Lévitique qui réclame des sacrifices pour l’expiation des fautes, le Père Céleste doux et débonnaire qui accueille sans contrepartie ses enfants comme le Père de la parabole du fils prodigue.

Les persécutions du mouvement chrétien, sa transplantation du terreau juif au terreau gréco-romain, la conversion de l’empereur Constantin au christianisme, l’avènement du christianisme impérial et la christianisation de l’occident ont abouti à ce que le message révolutionnaire de Jésus soit mis entre parenthèses jusqu’aux « temps modernes » (la Réforme, puis le siècle des Lumières ont fait ressurgir l’Evangile des textes, parfois au corps défendant des églises chrétiennes).

Bref, en raison des vicissitudes de l’histoire, le mouvement de Jésus a conservé en son sein, au contraire de Jésus lui-même, la vieille logique de la rétribution. Ceci est particulièrement visible chez Paul et chez les premiers chrétiens qui ont valorisé la croix de Jésus en faisant de la crucifixion le dernier sacrifice pour les péchés, celui qui met un terme à la pratique de la loi sacrificielle. La stratégie de Paul est ici évidente : il repousse d’abord par cette rhétorique l’accusation des chefs religieux juifs qui affirmaient que Jésus était mort comme un maudit parce que « pendu au bois » (Galates 3.10), et il fait ensuite de la croix l’argument fort pour convaincre les judéo-chrétiens qu’il n’est plus utile, ni légitime, de pratiquer une loi sacrificielle désormais accomplie.

Via cette théologie « sacrificielle », la logique de l’expiation est demeurée prégnante dans le christianisme primitif et, avec elle, l’image d’un Dieu Juge et vengeur qui enverrait en enfer les « pécheurs » non convertis au Christ.

La théologie moderne qui pratique la lecture historico-critique, s’est rendu compte de la grande diversité que les auteurs du Nouveau Testament présentent entre eux. Elle a, par ailleurs, identifié l’originalité de Jésus par rapport à ses propres disciples, précisément concernant la figure du Dieu vengeur et de la rétribution. Jésus s’est effectivement opposé de toutes ses forces à la figure du Dieu Juge du judaïsme du second Temple : il chasse ainsi les animaux que les vendeurs du temple proposaient aux pèlerins pour les cultes sacrificiels d’expiation (Marc 11.15) ; il interrompt le culte lui-même (Marc 11.16) et déclare à qui veut l’entendre que Dieu accueille tous ceux qui se tournent vers lui, gratuitement et sans contrepartie (Luc 15.20, Marc 2.5). La représentation anthropologique du souverain qui gracie les coupables ou celle du juge qui commande l’expiation, tombe dès lors d’elle-même.

Jésus prêche, non la « repentance » au sens pieusard, mais la Métanoia, le « retour à Dieu » ! C’est donc en termes de « relation » que Jésus pose le rapport de l’homme à Dieu. La foi est une relation intime et confiante que le croyant entretient avec Dieu. L’Eternel n’est plus l’instance suprême qui pardonne les péchés, comme un souverain fait grâce à ses sujets, mais le Père Céleste que l’on peut offenser. Le Notre Père ne demande d’ailleurs pas le pardon des péchés, mais celui des offenses.

Dieu peut pardonner les offenses qui lui sont faites et qui rendent problématique la relation que l’on a avec lui, mais il n’est pas la Cour suprême qui va pardonner le mal que nous pouvons nous faire les uns aux autres. Nous l’offensons assurément lorsque nous nous faisons du mal aux autres. Nous pouvons évidemment demander pardon à Dieu pour cette part de mal faite aux autres et trouver le pardon de Dieu. Mais le pardon de Dieu ne se substitue pas au pardon que l’autre a ou non à nous donner lorsque nous lui avons fait du mal ou lorsque nous l’avons offensé.

Dieu pardonne pour sa part, mais son pardon ne rend pas superflu ou accessoire le pardon de la personne blessée ou offensée. Le pardon des fautes ou des offenses commises entre hommes doit être réglé – si cela est possible – entre les hommes. L’axe supra humain ne résout pas l’axe inter-humain. Dieu ne peut pas pardonner à la place des victimes.

II.               L’axe inter-humain, c’est-à-dire les relations entre humains

L’axe qui relie les hommes entre eux relève évidemment de la dimension relationnelle. Les offenses, les fautes à l’égard d’autrui, les disputes, les conflits, … conduisent toujours, à différents niveaux, à mettre en cause ou même détruire la relation. Dans cette perspective toute faute, toute offense contre mon prochain est un mal qui fragilise, détruit ou rend impossible une relation normale avec lui.

Dans cet ordre d’idée, il faut bien sûr distinguer entre les agressions brutales, injustes et iniques, où une victime subit injustement un tort plus ou moins grave, et les situations de conflits qui s’enveniment par le jeu de la réplique ou par la surenchère sur fond de fierté, de sensibilité, d’orgueil – voire de pathologie.

De façon ultime, toute faute ou offense contre le prochain réclame que soient pris en compte au moins trois points :

1)    l’établissement du mal qui a été commis et de celui qui a été subi.

2)    l’évaluation du mal commis et subi, c’est-à-dire l’état des lieux, le discernement du degré du mal commis et du mal subi

3)    l’établissement des torts et des niveaux de responsabilité.

Tout mal commis est ressenti par celui qui le subit comme injuste.

Seules la reconnaissance du mal commis, sa circonscription par une parole juste et sa sanction par le jugement moral (qui peut impliquer ou non une peine adaptée à la faute), sont à même de créer des conditions favorables aux processus de guérison psychique de ceux qui ont subi le mal.

Et seul l’aveu du mal commis, la reconnaissance de la gravité du mal commis et l’acceptation du jugement moral créeront les conditions favorables au processus de guérison psychique chez celui qui a commis le mal.

Autrement dit, le mal n’engendre pas seulement des maux de l’âme chez celui qui le subit, il en engendre aussi chez celui qui le commet. Curieusement, d’ailleurs, il arrive que celui qui subit le mal se culpabilise alors qu’il est la victime.

Dans l’optique de l’axe inter-humain la question du pardon se pose de deux manières :

1)    Est-il possible, souhaitable, souhaité, de « réparer » une relation lorsqu’elle a été blessée, détruite ou rendue impossible, par une faute ou par l’offense ?

2)    Si toute relation a été rendue impossible en raison de la profondeur du mal, celui qui a subi le mal peut-il au moins « changer » la relation qu’il a avec le mal qu’il a subi ?

Tout dépend ici  de la gravité du mal commis et du mal subi.

Lorsque le mal commis ne dépasse pas l’ordre de la friction relationnelle, il ne tient qu’aux gens de bonne volonté de prendre acte des réelles possibilités de relation ou non et d’agir en conséquence. Mais le problème se situe souvent du côté de la blessure narcissique, de la sensibilité ou des incompatibilités qui empêchent d’établir une relation satisfaisante. Le pardon, comme remise des offenses ou annulation des contentieux, se révèle alors comme un baume. Il est bon de pardonner, de tourner la page, de remettre la dette ! C’est une vraie libération, car la rancœur, l’amertume, l’hostilité rongent les cœurs et les esprits. Pardonner aux autres leurs offenses constitue de fait un bon indicateur de santé mentale et sociale.

Concernant les fautes très graves, lourdes de conséquences, comme le meurtre, les atteintes à la personne, aux biens, voire les crimes contre l’humanité, le pardon ne se pose pas dans les mêmes termes. Peut-il y avoir pardon pour un meurtre ou un crime contre l’humanité ? De même que Dieu ne peut pardonner que pour sa part, de même nul ne peut pardonner à la place d’une victime qui n’est plus là pour pouvoir pardonner. L’horreur du mal nous pose un problème ultime. Nous découvrons en effet que, plus le mal est important, moins il est « réparable ». Et c’est pour cela d’ailleurs qu’il est horrible. Encore une fois, seules la reconnaissance du mal, sa circonscription par la parole et le jugement moral peuvent aider les victimes, mais aussi les fautifs à accomplir un travail psychique qui pourra permettre une guérison intérieure ou qui favorisera tout du moins les possibilités de surmonter le mal qui, lui, ne peut jamais être vraiment effacé. Dans ce processus psychique, le pardon se présentera comme une invitation à changer de « relation » avec le mal subi. Conserver, en effet, avec le mal subi un rapport qui empêche le processus du deuil, conduit à l’aliénation. Entendons-nous bien : le pardon se rapporte ici moins à la personne qui a commis le mal, qu’à la relation au mal subi. Il consiste en une décision d’accepter que l’on peut être fidèle aux siens ou au passé autrement que par la souffrance, et de ne plus faire de la souffrance l’ultime lien qui nous relie à ceux qui ne sont plus. Le pardon sera dès lors vécu comme la décision d’accepter de vivre quand même, malgré le mal subi, et de souhaiter la guérison du passé. C’est évidemment un chemin de longue haleine qui semble au départ très difficile, voire improbable à ceux qui ont subi l’horreur du mal.

Concernant les fautifs, il faut rappeler encore que si le mal détruit et aliène les victimes, il dévoie et aliène aussi ceux qui le commettent. Certes, il est des criminels qui ne semblent pas connaître le remord ou dont la conscience ne semble pas aiguisée. Ceux qui travaillent comme visiteurs de prison savent que ce n’est cependant pas généralisé, loin s’en faut. Celui, en tous cas, qui a reconnu et sa faute, et la gravité de sa faute, et qui a entendu et admis le jugement moral de la société, devient aussi à même d’entrer dans un travail de deuil et de relèvement intérieur. Ce travail ne lui permettra probablement pas de restaurer sa relation avec sa ou ses victimes, mais il pourra peut-être le conduire à « réparer » sa relation avec Dieu et également avec lui-même.

Le pardon de soi correspond, en effet, à un troisième axe : l’axe intra-humain, qui ne touche évidemment pas uniquement les grands fautifs, mais tout un chacun.

 

III. L’axe intra-humain

Comme je l’ai dit, le mal commis n’entraîne pas toujours la culpabilité de celui qui le commet. La conscience du fautif n’est pas toujours aiguisée, l’échelle de ses valeurs peut être assez rudimentaire – et il arrive aussi que celui qui commet le mal ou qui agit mal refoule son jugement moral pour ne pas voir en face sa responsabilité. L’aveu du mal commis est pourtant libérateur. La culpabilité est un phénomène qui implique pour chaque individu de nombreux domaines tels que l’éducation reçue, l’échelle des valeurs intégrée, et puis cette autorité morale inculquée d’autorité ou par voies culturelles que Freud appelle le surmoi et qui va de pair avec l’échelle des valeurs. Chez Freud le surmoi est l’intériorisation des interdits et des exigences régulatrice du ça. Il exerce la fonction de juge. Les philosophes préféreront parler pour leur part de « conscience morale ». Sans entrer ici dans les débats psychanalytiques qui nous dépasseraient, disons un mot à propos de la notion philosophique de « conscience morale » qu’il faut distinguer de la morale donnée d’une société ou d’un groupe.

1)    La morale est un système de valeurs qui discerne le bien du mal.

2)    La conscience morale est l’instance intérieure qui exerce en l’homme la fonction de juge. Elle est la « voix » qui nous dit le bien et le mal, elle préside aussi à la honte et à la culpabilité.

Morale et conscience morale ne doivent pas être confondues. La conscience morale intègre une morale et en fait usage. Or, la psychanalyse démontre que la « conscience morale » est le juge le plus impitoyable qui soit. En effet, alors que Dieu et la justice humaine laissent le fautif se reconstruire après l’aveu et la sanction du jugement moral, la conscience morale, elle, n’en a jamais fini de rappeler les fautes commises et de culpabiliser – ou de faire honte – aux individus toute leur vie. Alors que même la loi du talion réclame que la peine soit équivalente à la faute (œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie signifient : tu ne prendras pas une vie pour un œil ou pour une dent), la conscience morale, elle,  tourmente l’esprit sans considération de temps et de mesure. Elle culpabilise de façon disproportionnée. C’est ainsi qu’une faute de jeunesse, parfois bénigne, tourmente encore cinquante ou soixante-dix ans après celui qui l’a commise. Une telle démesure souligne que la conscience morale doit être soignée par deux remèdes :

1)    Le remède d’une morale juste, c’est-à-dire aux échelles de valeurs équilibrées.

2)    Le remède d’une saine théologie de Dieu, de la condition humaine et du devenir de l’être humain par-delà cette vie.

C’est en effet par la progression d’une morale et d’une théologie équilibrées que la conscience morale pourra se rééquilibrer en brûlant les vieux tabous et les vieilles chaînes de la culpabilité. Certes, vu que la conscience humaine implique aussi des éléments inconscients comme le surmoi, c’est là tout un programme.

Pasteur Bruno Gaudelet