La prière de Jésus en Jean 17 à la lumière de Jean 1

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La prière de Jésus en Jean 17 à la lumière de Jean 1

Introduction

Un de mes anciens maîtres disait: « un texte pris en dehors de son contexte n’est qu’un prétexte ». Plus le prétexte est populaire, plus le sens véritable du texte s’évanouit.

Il y a en somme deux catégories de lecteurs de la Bible :
1) ceux qui pratiquent « l’exégèse »,
2) ceux qui pratiquent « l’eis-égèse ».

La préposition grecque « ek » signifie « sortir de ».
La préposition grecque « eis » signifie « dedans », au sens de direction (introduire ou porter dedans).

Il y a ainsi ceux qui « sortent du texte » ce qu’il dit et qui pratiquent l’exégèse. Et il y a ceux qui « importent dans le texte » leurs idées, leurs doctrines ou leurs croyances, et qui pratiquent « l’exégèse ».

L’évangile selon Jean donne un bon exemple de ce double phénomène. En effet, bien que cet évangile ait été rédigé en Asie mineur vers 100 ou 110 ap JC, la plupart des théologiens qui se veulent fidèles aux doctrines du christianisme classique ne peuvent s’empêcher d’introduire dans ces chapitres et versets les doctrines du Concile de Nicée ou de celui de Chalcédoine, des 4ème et 5ème siècles ap JC. Au lieu donc de se demander si la théologie trinitaire de Nicée a bien interprété le premier chapitre de Jean sur le Logos ou le chapitre 16 concernant le Paraclet, beaucoup, y compris parmi les traducteurs de la Bible, « versent» les doctrines néoplatoniciennes du Concile de Nicée dans les textes de Jean 1 et de Jean 16.

Concernant le chapitre 17, la lecture du mouvement œcuménique des années 60 s’est tellement imposée que tout un chacun interprète la prière de Jésus comme une exhortation à réaliser l’unité visible des chrétiens au sein d’une même Eglise. Comment remettre les textes dans leurs contextes sans y verser les interprétations qui se sont érigées en norme ou en orthodoxie ?

I.  Exégèse de Jean 1.1

La première chose à faire est d’essayer de lire les textes pour eux-mêmes, sans anachronismes. Or, pour y parvenir, le mieux n’est pas de faire abstraction de nos conditionnements de lectures, mais au contraire d’appeler ces textes à la lumière. Tant que nos préjugés et nos conditionnements ne sont pas conscients, il nous est impossible de les tenir à distance des textes. Ce n’est que lorsque nous prenons conscience de nos préjugés et de nos conditionnements que nous pouvons les distinguer de ce que disent vraiment les textes. La bonne méthode consiste donc à faire émerger nos préjugés et nos conditionnements, à évaluer – certes – leur légitimité et leur fiabilité, mais surtout à ne pas les   « verser » dans les textes si on ne veut pas étouffer ce qu’ils disent vraiment. Vouloir qu’un texte justifie ce que l’on croit, c’est «mettre dedans » ce que nous voulons y trouver. Le texte devient alors un prétexte pour soutenir et justifier nos croyances.

Beaucoup de traducteurs de la Bible veulent tellement que le verset 1 du Prologue de Jean justifie le dogme de l’Incarnation qu’ils le traduisent ainsi : « Au commencement était le logos, et le logos était tourné vers Dieu, et le logos était Dieu. » Or, les recherches récentes en grec montrent que cette traduction est arbitraire. Le mot Dieu, « θεoς », ne porte pas d’article, il est l’attribut du verbe être et à ce titre il dénote une qualité. Autrement dit : le Logos a la nature divine, mais il n’est pas Dieu lui-même.

– Traduire « le logos était Dieu » c’est suggérer que le mot Dieu, « θεoς », est défini, tandis qu’il ne l’est pas. C’est aussi induire qu’il indique une identité de personne, ce que contredit le grec.

– Littéralement, on pourrait traduire « le logos était un dieu », mais on prêterait alors une forme de polythéisme à l’auteur de l’évangile, ce qui ne convient pas à sa pensée, assurément monothéiste.

– Reste alors la dernière possibilité, qui fait sens pour l’auteur et le contexte : traduire « le logos était de Dieu », c’est-à-dire le logos, la Parole, venait ou était « de Dieu » tout comme son haleine, son souffle. Le Nouveau Vocabulaire Biblique de J.P. Prévost (Bayard, 2004 p. 441.) estime que l’auteur du quatrième évangile veut dire que le logos faisait partie de la réalité divine, sans être pour autant le Dieu suprême. Le mot « Divin » serait trop faible, et le mot « Dieu » avec majuscule serait trop fort. Reste le mot ‘dieu’ avec la minuscule au sens: « de dieu ».

Jean 1, verset 1, ne soutient pas les dogmes de Nicée. Vouloir faire du logos de Jean la deuxième personne de la Trinité, égale avec la première, relève davantage de « l’eis-égèse » que de
« l’exégèse ».

Si on essaie de tenir à distance la lecture trinitaire du Prologue de Jean et qu’on essaie de lire le prologue de Jean pour lui-même, dans son contexte littéraire et historique, on constate qu’il tente de relier ensemble ses sources juives avec les sources hellénistes de ses premiers destinataires gréco-romains. En effet, la référence de Jean 1.1 « au commencement » est un renvoi explicite pour les juifs et les chrétiens au texte de la Création de Genèse 1 : « Au commencement de la création par Dieu du ciel et de la terre, la terre était déserte et vide (tohu bohu), et la ténèbre à la surface de l’abîme. Le souffle de Dieu planait à la surface des eaux et Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. »

Ces mots « et Dieu dit » – en hébreu « vayi’omer ’élohim » -, reviennent 10 fois en Genèse 1. L’auteur infère que c’est par sa Parole, en hébreu le « dabar », que Dieu crée toutes choses.

Les cultures orales, davantage que notre culture de l’écriture, avaient conscience de la puissance et de l’efficacité de la parole. Il a fallu les avancées de la psychologie et de la psychanalyse pour nous rappeler que les paroles nous construisent et nous édifient ou nous renversent et nous détruisent.

Le dabar de Dieu est efficace : il ne revient pas à Lui – nous dit Esaïe 55 – sans avoir accompli ce pourquoi il l’a envoyé. Plus tard dans la littérature du judaïsme de l’époque grecque, le dabar de Dieu a été rapproché par les juifs hellénisés du logos sur lequel les philosophes grecs avaient beaucoup spéculé et qui désignait la raison cosmique, le verbe ou la science. Le juif Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus, est connu pour avoir essayé de concilier le dabar avec le logos, identifié avec la Sagesse divine de Proverbes chapitre 8. L’auteur de l’évangile selon Jean procède de même : il veut transmettre l’Evangile, la Bonne Nouvelle issue du monde juif, à des Grecs façonnés par la culture helléniste et très familiers des spéculations des philosophes sur le logos. Son lectorat compte également des juifs devenus chrétiens ou sympathisants chrétiens, familiers, pour leur part, avec la thématique du dabar divin de la Torah, les dix paroles créatrices.

L’idée du Prologue est donc de poser, dès le début de l’évangile selon Jean; l’affirmation selon laquelle Jésus est tellement porteur de la parole de Dieu qu’il en est la création et l’incarnation même. En somme, c’est la fonction prophétique de Jésus que le Prologue de Jean présente d’emblée à l’esprit de ses lecteurs juifs et grecs hellénisés : le Prologue affirme que le prédicateur Jésus est une 11ème création du logos divin, où mieux encore : la première création d’un monde nouveau ou renouvelé. C’est aussi pour cela que le titre « Fils de Dieu » convient autant à Jésus qu’à Adam. L’un et l’autre sont « Fils de Dieu » car créés par le dabar-logos comme « têtes » d’humanité de la première Création et de la nouvelle Création (Paul développa cette thématique avant Jean en Romains 5).

 

Il. Lecture de Jean 17

A la lumière de cette exégèse de Jean 1.1 on voit que, si le quatrième évangile fait de Jésus l’incarnation de la Parole qui vient de Dieu – mais qui n’est cependant pas identique à Dieu lui-même, Jean est loin de faire de Jésus l’incarnation de Dieu lui-même ou la seconde personne d’une trinité divine.

Cette lecture renouvelée du Prologue fait sens de facto pour revisiter la christologie du quatrième évangile, mais elle fait aussi sens pour relire le chapitre 17 souvent appelé « la prière sacerdotale ». En effet, le chapitre 17 du quatrième évangile est le pendant du chapitre 1, du fait même que c’est le dabar-logos incamé qui s’y exprime. Jean 1 présente Jésus comme l’incarnation même du dabar-logos. Jean 17 donne la parole au dabar-logos qui s’est incamé en Jésus ou que Jésus incarne (cela fonctionne aussi dans ce sens). Dès lors c’est à la lumière de la théologie du dabar-logos de Jean 1 qu’il faut comprendre ce que dit le dabar-logos en Jean 17.

Le temps manque pour une exégèse détaillée du texte, mais un survol nous permettra de le déchiffrer :

« 1 Jésus leva les yeux au ciel et dit: « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie 2 et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. 3 Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. 4 Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’oeuvre que tu m’as donnée à faire. 5 Et maintenant, Père, glorifiemoi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût. »

On sent bien ici que c’est le dabar-logos qui s’exprime. C’est lui évidemment, d’après Genèse 1.1, qui est « avant que le monde fut », puisque c’est par lui, la Parole de Dieu, que Dieu crée et organise le monde à partir du tohu-bohu.

 

« 6 J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés et ils ont observé ta parole. 7 Ils savent maintenant que tout ce que tu m’as donné vient de toi, 8 que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m’as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé. »

De nouveau, c’est bien « de Dieu » que sort la Parole créatrice, le dabarlogos. Dieu l’envoie transmettre ses Paroles aux hommes et c’est par Jésus que le dabarlogos vient d’accomplir son ceuvre en vue du Royaume des cieux qui implique de naître de nouveau (Jn 3). Jésus a transmis aux disciples que Dieu lui a donné, les paroles du dabarlogos de Dieu ; voilà qui souligne parfaitement que la fonction prophétique de Jésus est ainsi revendiquée par ce texte.

 

« 9 Je prie pour eux; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés: ils sont à toi, 10 et tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi, et j’ai été glorifié en eux. 11 Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. »

Après accomplissement de sa mission, la Parole revient à Dieu qui l’a donnée (comme en Esaïe 55), non sans avoir accompli effectivement sa mission. Rien n’appartient en propre au dabar-logos, puisqu’il est « de Dieu ». Et puisqu’il est « de Dieu », tout ce qui est à Dieu est aussi à lui. Les disciples ont glorifiés le dabar-logos, en l’accueillant comme ce qu’il était : la Parole de Dieu.

 

« 12 Lorsque j’étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m’as donné ; je les ai protégés et aucun d’eux ne s’est perdu, sinon le fils de perdition, en sorte que l’Ecriture soit accomplie. 13 Maintenant je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude. »

Le retour de la Parole vers Dieu ne doit pas être une tristesse pour les disciples, car ils possèdent maintenant en propre les Paroles qui donnent la joie et la plénitude.

 

« 14 Je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. 15 Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. 16 Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. 17 Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. 18 Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde. 19 Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés par la vérité.»

 

Les disciples ne sont pas du « monde », terme désignant l’humanité dans sa révolte ou son indifférence pour Dieu. Néanmoins ils sont envoyés à leur tour dans le monde pour y porter la parole qu’ils ont reçue, afin – dira la suite du texte – que le monde croie. C’est donc finalement le monde qui est visé au travers du travail qui reste à accomplir par les disciples. Et c’est bien la mission de l’Eglise qui est signifiée dans ce chapitre de Jean.

 

« 20 Je ne prie pas seulement pour eux, je prie aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi : 21 que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. 22 Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un, 23 moi en eux comme toi en moi, pour qu’ils parviennent à l’unité parfaite et qu’ainsi le monde puisse connaître que c’est toi qui m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. »

 

C’est ce passage relatif à l’unité des chrétiens que la lecture œcuménique habituelle a détourné de son contexte. En effet, l’unité parfaite dont il est question ici est une unité « en Dieu » dévoilée par le dabar-logos, mais non pas une unité « institutionnelle » qui prétendrait faire l’union de la diversité du corps du Christ à lui seul. L’unité des disciples n’est pas quelque chose à accomplir à coup de concessions dogmatiques et ecclésiales, mais une réalité qui est donnée avec le dabar-logos qui met les fidèles de Dieu en communion avec Dieu et les uns avec les autres par-delà les institutions et les différences de cultures. L’unité des chrétiens dont il est question en Jean 17 n’est den d’autre que la communion qui les unit à Dieu et à sa Parole.

 

« 24 Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée, car tu m’as aimé dès avant la fondation du monde. 25 Père juste, tandis que le monde ne t’a pas connu, je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé. 26 Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître encore, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et moi en eux. »

 

Reconnaître que le message du dabar-logos incarné est une Parole qui vient de Dieu, c’est connaître que Dieu est amour et c’est vivre cet amour que le dabar-logos met en nous par la transmission du message d’amour qui vient de Dieu. (NB : Jean 17 n’implique pas l’Esprit dans ce l’expérience de la communion).

 

En conclusion

 

On le voit, en concentrant de façon allégorique sur la figure Jésus ce que les juifs attribuaient au dabar (la Parole créatrice) et ce que les Grecs conféraient au logos (raison et sagesse), le quatrième évangile magnifie la fonction prophétique de Jésus. Pour Jean, Jésus n’est pas qu’un prophète parmi les prophètes, mais celui qui incarne la Parole de Dieu et la Sagesse elle-même. Son message, son évangile, se voit authentifié par le Prologue de Jean comme « Parole efficace de Dieu » et « Sagesse par excellence ». Cette Parole de Dieu, et cette sagesse qu’est l’Evangile, sont une Parole d’amour de Dieu pour tous les humains du monde, en même temps qu’un appel à vivre cet amour vis-à-vis de tous. C’est pourquoi l’Evangile, Parole de Dieu et Sagesse de Dieu, incarnées par Jésus-Christ, est aussi une Parole et une Sagesse qui ouvrent quiconque à la communion avec Dieu. Et donc une Parole et une Sagesse qui ouvrent également quiconque à la communion avec tous ceux qui sont en communion avec Dieu. Ceux qui glorifient la Parole et la Sagesse que porte Jésus-Christ au monde, c’est-à-dire qui la reconnaissent comme une Parole envoyée par Dieu, sont en communion 1) avec Dieu, notre Père qui est dans les cieux ; 2) avec Jésus-Christ, déclaré à bon droit Fils de Dieu, puisque créé, comme un nouvel Adam par le dabar-logos ; 3) avec tous les disciples du Christ-Jésus vivant en communion avec Dieu. En somme, ce qui relie Dieu aux humains et les humains entre eux, c’est la Parole d’amour que Dieu a envoyée au monde par Jésus-Christ et par laquelle il découvre aux humains le chemin qui mène à lui.

Pasteur Bruno Gaudelet