La foi monothéiste, Exode 3

Accueil Activités Articles La foi monothéiste, Exode 3

Exemple

La foi monothéiste, Exode 3

Le Dieu du buisson ardent et la foi monothéiste

 La scène du buisson ardent d’Exode 3 est gravée dans la mémoire collective de l’humanité. D’autant plus gravée, d’ailleurs, que Cécil B. DeMille l’a portée à l’écran avec son film « Les 10 commandements ». Qui ne se souvient, en effet, de l’interprétation charismatique de Charlton Heston incarnant Moïse et de la voix grave de Dieu sortant du buisson ardent pour déclarer à Moïse : « ôte tes sandales car l’endroit où tu te trouves est une terre sainte » ?

Je me rappelle de mon émotion d’enfant lorsque je vis cette scène pour la première fois. Une fois entré en théologie, il n’était plus question évidemment d’en rester à la version de B. DeMille, ni même à la légende de Moïse, mais il fallait comprendre ce que l’auteur voulait communiquer à ses lecteurs par ce récit épique et fabuleux. C’est ainsi qu’Exode 3 s’est imposé à mon esprit, comme un des lieux essentiels pour l’approche de la question de Dieu.

Qu’est-ce que l’auteur d’Exode 3 a voulu signifier à ses lecteurs avec ce grand récit narratif ?

Qu’a-t-il voulu faire comprendre sur Dieu et sur le rapport de l’homme à Dieu ?

 I. L’Être qui nous donne de l’être

La conception de Dieu qui traverse ce récit a introduit dans le monde un bouleversement considérable de la compréhension du divin. A un moment où la culture de la Mésopotamie ancienne était imprégnée par les religions traditionnelles de facture animistes et fétichistes, où les dieux constituaient la société de l’invisible et où les puissances bénéfiques ou maléfiques, étaient sous-jacentes à toute chose, l’auteur d’Exode 3 présente une tout autre compréhension du sacré et du divin.

Relevons tout d’abord que Dieu n’est pas représenté de façon anthropomorphique, c’est-à-dire sous forme humaine, ou possédant des caractères humains (anthropopatisme). La théophanie du buisson ardent qui ne se consume pas laisse au contraire entendre que Dieu est « tout autre » que ce que l’homme peut connaître, envisager ou dire. Le feu symbolise la pureté, la sainteté et bien sûr la puissance. La non-combustion de l’arbre souligne quant à elle la nature éternelle, immuable et ineffable de Dieu, dont l’être n’est pas susceptible d’être altéré.Devant quel vis-à-vis l’humain est-il en présence ? Le Moïse du récit se risque à demander à Celui qui lui parle quel est son nom. Pour l’hébreu biblique, connaître le nom d’un sujet ou d’un objet, c’est, posséder un savoir, et donc un pouvoir, sur la personne ou sur l’objet. Dieu accède-t-il à la requête de Moïse ? Les traditions juive et chrétiennes estiment généralement que oui, mais on peut remarquer que le tétragramme sacré (que l’on traduit communément par : « je suis celui qui suis » parce que ce mot est construit sur le verbe être), vise surtout à signifier que la foi monothéiste relie Dieu à « l’Être » qui donne de l’être aux étant du monde. Dieu est ainsi présenté comme « l’Être » qui transcende l’espace et le temps et qui est à l’origine de ce qui existe.

Dieu est donc, pour l’auteur de l’Exode, non une divinité plus ou moins anthropomorphique, mais l’Être qui ne se confond pas avec le monde ou avec quoi que ce soit du monde, mais qui demeure et agit dans le monde. Nul ne peut cependant prétendre, d’après le récit, à un « savoir objectif » sur l’Être qui est à la source de tout être et encore moins à un « pouvoir » sur lui. Il n’est certes pas illégitime d’essayer de dire Dieu dans nos langages et donc de le nommer. Il n’est pas illégitime non plus de faire du tétragramme sacré le nom qui témoigne le mieux de l’ineffabilité de Dieu. Il reste cependant, que, pour l’auteur d’Exode 3, la nature divine et l’être véritable de Dieu, restent inaccessibles pour l’humain. Dieu échappe à toute objectivation, à toute rationalisation, à tout « savoir objectif ». Le seul accès possible vers lui, ne peut être que celui de la foi. Or, c’est précisément à cette intelligence que les traditions juives et chrétiennes apophatiques ont abouti dès les temps anciens.

 

II Savoir et foi

Certes, la foi authentique ne va pas sans une vision du monde et des choses qui comprend des connaissances et des analyses. En langage ecclésial, on appelle cela : la théologie. Il reste cependant, qu’en elle-même, la foi n’est pas un « savoir ». En regard de l’Evangile on peut dire qu’elle est une espérance et une relation de confiance avec l’Être qui est discerné au fondement de tout être, et que la tradition monothéiste appelle Dieu, mais elle n’est pas un « savoir objectif ». Un « savoir objectif » c’est, en effet, quelque chose qui se démontre et se transmet. Les mathématiques constituent un « savoir objectif », nul ne songe à les remettre en cause. Si la foi était un « savoir objectif », il serait facile de « démontrer » la Présence de Dieu et tout le monde serait au culte ou à la messe le dimanche matin, voire à la synagogue le samedi ou à la mosquée le vendredi soir. Mais la foi n’est pas un « savoir objectif ». Son ordre est celui de la « subjectivité », non de « l’objectivité ». Le livre des Nombres souligne très bien la subjectivité de la révélation confié aux prophètes en déclarant au chapitre 12 :  « Lorsqu’il y aura parmi vous un prophète c’est dans une vision que moi, l’Eternel, je me ferai connaître à lui, c’est dans un songe que je lui parlerai ».  Dieu parle par « songe » et par « vision », c’est-à-dire, non de façon objective, mais au cœur de la conscience subjective, dans l’intériorité. Le seul avec qui Dieu ne fait pas d’énigme dit l’Exode, c’est Moïse. Or, comme l’ont assurément démontré l’exégèse et l’archéologie modernes, Moïse est un personnage de roman. L’ordre de la perception de Dieu est donc, de l’avis même du Premier Testament, celui de la subjectivité. Il y a certes les naïfs qui « croient savoir », mais il est connu que les lucides, eux, « savent qu’ils croient » !

 

III La foi comme expérience

Objectivement, l’existence de Dieu ne peut donc être, ni démontrée, ni infirmée. Comme l’écrit le philosophe (athée) André Comte-Sponville : « Si quelqu’un vous dit « je sais que Dieu n’existe pas » ce n’est pas un athée, c’est un imbécile qui prend sa foi pour un savoir » ! De même si un croyant vous dit « je sais que Dieu existe » ce n’est pas un croyant, mais un imbécile qui prend sa foi pour un savoir » !

A l’instar du théisme, l’a-théisme est une croyance, car nul athée ne possède un « savoir objectif » sur l’inexistence de Dieu. Il croit que Dieu n’existe pas, mais il n’est pas en son pouvoir de le démontrer objectivement, comme il n’est pas, non plus, au pouvoir du croyant de démontrer objectivement que Dieu est. C’est dans le for intérieur, là où se forge l’intime conviction, que l’une ou l’autre hypothèse se décident. Et elles ne se décident pas selon moi uniquement en raison des savantes argumentations des uns et d’autres en faveur ou en défaveur de l’existence de Dieu. En effet, quelle que soit la valeur que nous accordons aux arguments pour ou contre le théisme, les arguments viennent le plus souvent « après ».

Davantage, en fait, pour justifier et fonder la foi ou l’incrédulité, que pour les faire éclore. Qui peut dire, de fait, pourquoi il croit ou pourquoi il ne croit pas ? Qui peut faire la somme des déterminations culturelles, familiale, existentielles qui le façonne et le structure ? La foi et l’incrédulité restent toujours un mystère. Nul ne peut dire pourquoi il est croyant ou non-croyant. Le croyant rapporte l’être du monde et des humains à un Être qui en constitue l’origine et l’avenir. Il a l’intuition, la perception de cet Être qu’il nomme Dieu. S’il est lucide il sait que sa foi n’est pas un savoir, mais il fait cependant une expérience que ne fait pas l’incroyant : celle de la foi.

Or, c’est peut-être ici que se joue la différence entre la foi du croyant et celle de l’incroyant. La foi de l’incroyant est, en effet, par définition, une non-expérience du divin. Le croyant pour sa part fait l’expérience d’une Présence, ou d’un cheminement intellectuel et spirituel qui le conduit à établir une relation avec Dieu. Pour l’incroyant cette « relation » à Dieu n’est qu’une projection mentale. Mais projection mentale ou pas, l’incroyant honnête ne peut nier que le croyant véritable fait tout de même une expérience que lui-même ne fait pas.

Le fait que cette expérience est subjective ne signifie pas qu’elle n’est pas réelle. Nos relations ressortent, heureusement, davantage de la subjectivité que de l’objectivité. Ce n’est pas la connaissance objective qui guide une relation de confiance, mais les affinités et la communion. Qui pourrait d’ailleurs affirmer « connaître », « comprendre », « cerner » pleinement une personne ? Même ceux qui nous sont les plus proches gardent une part de mystère. Ainsi, pour être subjective et objectivement indémontrable, la relation à Dieu constitue, comme toutes nos relations, une expérience d’altérité et de communion.

Conclusion

La foi monothéiste est cette expérience de l’altérité et de la communion avec Dieu. Elle n’est pas de l’ordre de la démonstration, elle n’est pas de l’ordre du savoir, elle est de l’ordre de l’intimité et de l’intériorité. Chaque croyant est un Moïse face au buisson ardent. Ce récit évoque au fond, en langage allégorique, l’expérience de tout croyant : à savoir, la rencontre avec l’Être qui nous donne de l’être et le consentement à ce que s’établisse avec lui une relation confiante ou pour le moins ouverte. Pour le chrétien, c’est à partir du dévoilement de Dieu comme Père, tel que Jésus-Christ le proclame, que Dieu et la foi sont envisagés. La paternité de Dieu n’est certes pas étrangère au Premier Testament ou au judaïsme du second Temple. Elle prend cependant avec Jésus une dimension plus particulière où le symbole du Père bienveillant et tendre s’oppose directement au Dieu Juge et Vengeur de la Loi ; ce qui ne va pas sans connoter de façon particulière la foi monothéiste.

Pasteur Bruno Gaudelet