Du danger des richesses et de la peur de manquer

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Exemple

Du danger des richesses et de la peur de manquer

A l’école du Jésus de Luc

 Luc 12.13-34, Ecclésiaste 2.22- à 1.14, 1 Timothée 6.10 et 17-19

I.  La cupidité

« Quelqu’un de la foule dit à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Il lui répondit : « Homme, qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? » Puis il dit à tous : « Attention ! gardez-vous de toute cupidité. Car, au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens. » (Luc 12. 13-15)

Jésus est interpellé sur le chemin pour trancher dans un litige concernant un héritage. Il décline ce rôle, mais y voit une occasion pour évoquer le problème de la cupidité. Le Larousse définit la cupidité comme : « un désir immodéré de l’argent et des richesses. » Les dictionnaires d’étymologie expliquent qu’il dérive de « cupere » qui signifie « désirer,  avoir envie de ». C’est donc dans le pathos et la psychologie des profondeurs que nous entraîne le Jésus de Luc avec cette parole ; parole qu’il ne faut donc pas aborder du point de vue moral mais bien du point de vue philosophique et spirituel, comme le montre d’ailleurs la parabole de Jésus qui suit.

II. La parabole du riche matérialiste

Il y avait un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté. Et il se demandait en lui-même: « Que vais-je faire? Car je n’ai pas où recueillir ma récolte. » Puis il se dit: « Voici ce que je vais faire: j’abattrai mes greniers, j’en construirai de plus grands, j’y recueillerai tout mon blé et mes biens, et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années; repose-toi, mange, bois, fais la fête. » Mais Dieu lui dit: « Insensé, cette nuit même, on va te redemander ton âme. Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? » Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu. » (Luc 12. 16-21)

Le problème de l’homme de cette parabole est celui du matérialisme, qui est certainement lié à la cupidité, mais qui est aussi, avant tout, un problème philosophique. Voilà un type qui amasse, et qui ne pense qu’à accroître sa fortune. Toute son énergie y passe, et il n’a évidemment pas de temps pour Dieu. Son matérialisme est signifié dans le récit du fait qu’il parle à son âme de ses biens matériels : » Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années; repose-toi, mange, bois, fais la fête. » Comme si l’âme pouvait se satisfaire seulement des biens matériels ! Comme si l’âme vivait de pain et non de la Parole qui sort de la bouche de Dieu ! La vision courte, matérialiste de cet homme est le symptôme d’une atrophie spirituelle,  mais également d’un manque de profondeur philosophique. Ne s’est-il jamais questionné sur la fugacité de l’existence qui passe ? N’a-t-il jamais envisagé la mort ? N’a-t-il jamais lu l’Ecclésiaste ? Pense-t-il vraiment que l’âme vit des biens matériels ?  « Insensé, cette nuit même, ton âme te sera redemandée. Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? » Cet homme a-t-il vécu ? A-t-il existé ? Il est manifeste que la réponse est, pour la parabole, négative. On ne vit pas, on n’existe pas, avec une telle philosophie de vie.

Or, c’est à cet endroit que Luc a introduit la prédication de Jésus sur les inquiétudes que Matthieu a placé, pour sa part, dans le sermon sur la montagne.

III.  Les inquiétudes

« je vous le dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Qui d’entre vous d’ailleurs peut, par ses inquiétudes, ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Si donc la plus petite chose même passe votre pouvoir, pourquoi vous inquiéter des autres ?  Considérez les lis, comme ils ne filent ni ne tissent. Or, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez; ne vous tourmentez pas. Car ce sont là toutes choses dont les païens de ce monde sont en quête; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Aussi bien, cherchez son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît ». (Luc 12. 22-31)

Ce discours ne nie pas que nous avons des besoins vitaux comme manger, boire, nous vêtir. Il ne dit pas que nous pourrions vivre de prières et de méditations. Il opère plutôt un renversement des valeurs par rapport au matérialisme. Il prétend que les besoins spirituels priment sur ceux de la vie matérielle. En bonne logique nous pensons que nos besoins matériels viennent en priorité, et ensuite, une fois à l’abri, nous pouvons penser aux choses spirituelles.

Or, pour Jésus, cette hiérarchie est un obstacle permanent à la vie spirituelle, car c’est le propre de la vie matérielle de prendre  toujours plus de place, et même finalement toute la place !

Seule une inversion de nos valeurs permet de remettre les choses en ordre. Le bon ordre ce n’est pas la vie matérielle d’abord et la vie spirituelle ensuite, s’il reste un peu de place, mais le bon ordre : c’est la vie spirituelle et ses valeurs en premier, puis la vie matérielle ensuite, de telle sorte que notre âme ait de l’espace pour vivre et qu’elle respire et existe vraiment. « Cherchez le Royaume de Dieu et vous aurez largement encore de la place pour votre vie matérielle en surcroît. »

Jésus ne dit pas que le surcroît est insignifiant, il dit que si on lui donne la priorité, celui-ci prend toute la place. Vient alors la dernière section du texte qui ne manque pas d’être déconcertante.

III. Vendez vos biens

« Vendez vos biens et donnez-les en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n’approche ni mite ne détruit. Car où est votre trésor, là aussi sera votre coeur. » (Luc 12. 33-34)

Le Jésus de Luc était-il communiste avant l’heure ? Diabolise-t-il la richesse ? Pense-t-il vraiment que la pauvreté rend meilleur ou plus spirituel l’humain ?

Ce serait une vision très naïve et bien peu lucide sur la réalité. Les crapules ressortissent, en effet, de toutes conditions sociales et il suffit de s’immerger dans les bas-fonds de n’importe quelle société ou époque pour se rendre compte que la pauvreté ne rend ni meilleur, ni plus spirituel le cœur de l’homme. Au reste, l’histoire même du monachisme, montre que le vœu de pauvreté n’a jamais fait de ceux qui s’y soumettent des contingents de saints. On a cependant souvent interprété ces passages de Luc dans le sens d’une condamnation de la richesse au profit de la pauvreté, sans toujours se rendre compte que le texte donne bien plutôt trois conseils au lecteur concernant les richesses :

a)    Vendez vos biens et donnez-les en aumône

Le but de l’exhortation n’est pas la pauvreté, mais l’entraide des plus pauvres. Le texte ne dit pas « vendez vos biens et soyez démunis », mais « Vendez vos biens, et donnez-les en aumône ». Le but n’est pas d’augmenter la pauvreté en faisant des riches de nouveaux pauvres, mais bien de faire circuler l’argent pour qu’il profite, au lieu d’être amassé pour l’utilité de personne, sinon pour calmer la cupidité de celui qui le possède.  La Parole : « Vendez vos biens et donnez-les en aumône » vise l’établissement d’un monde solidaire où l’argent est un moyen, non une fin.

b)    Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux

Cette exhortation résume à elle seule tout l’enseignement de la section sur le matérialiste. Donner la priorité à la vie spirituelle est la meilleure façon de ne pas laisser la vie matérielle prendre toute la place. Le Royaume de Dieu et la vie de l’âme d’abord, le reste ensuite, et c’est largement suffisant pour vivre et faire du business.

c)    Car où est votre trésor, là aussi sera votre cœur

Cette troisième parole finale ramène le lecteur au problème pointé à l’ouverture du chapitre 12 de Luc, c’est-à-dire à la question de la cupidité. On ne peut inverser l’ordre vie matérielle – vie spirituelle, si on ne débusque pas d’abord la racine qui nous conduit à donner à la vie matérielle la 1ère place, puis très vite à lui donner toute la place. Or la racine du matérialisme c’est la cupidité prise au sens étymologique de désir. Nous sommes des êtres de désirs, c’est pourquoi nous sommes toujours ambigus sur le terrain du matérialisme. Pourquoi l’argent possède-t-il une telle force d’attraction sur nous, y compris parfois sur ceux qui disent y renoncer ? Tout simplement parce que nous sommes nus, que nous avons des besoins vitaux, que nous sommes des êtres de désirs, et que l’argent promet de répondre à tous nos besoins. De fait, ce n’est pas en niant que nous sommes nus, fragiles, que nous avons des besoins vitaux et que nous sommes des êtres de désirs, que nous pouvons sortir, comme par enchantement, de l’attraction des richesses et de la cupidité.

CONCLUSION

Chacun peut prendre le problème dans tous les sens, par tous les bouts (vous l’avez sans doute déjà fait) or, force est de constater que la solution de Jésus est la seule qui tienne la route, la seule qui soit apte à nous aider à trouver un équilibre. Ce sera ma conclusion. Seul le renversement de l’ordre « vie-matérielle – vie spirituelle » peut nous aider à mettre notre cœur ailleurs que dans la vie matérielle. Tant que le Royaume est second, le matérialisme prend toute la place. Seule la recherche du Royaume en premier nous rééquilibre et nous permet de faire de l’argent le bon serviteur qui doit servir la communauté humaine, et non dominer sur les esprits par la cupidité comme un mauvais maître. Que l’argent ne soit pas le mauvais maître qu’il est quand il est le maître, mais qu’il soit le bon serviteur qu’il peut être lorsqu’il circule intelligemment pour l’entraide et le mieux de tous, c’est ce que demande le Jésus de Luc. Cela passe par le renversement des valeurs indiqué par le Jésus de Luc : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu, le reste vous sera donné en plus ! »

Bruno Gaudelet