Du besoin de reconnaissance

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Du besoin de reconnaissance

Vouloir la première place

Lectures : Matthieu 23.1-12 ; Luc 14.7-11 ; Marc 10.35-45

Le lien qui relie les trois textes que nous avons lus est évident, tous les trois abordent le thème de la « Première place ».

Ce thème comporte manifestement une certaine importance au sein des évangiles. Quelles leçons peut-on en déduire ? Quel message peut-on en retirer ?

I. Survol des textes

1) En Matthieu 23 Jésus sanctionne les pharisiens qui font, dit-il,  toutes leurs actions pour être vus, « Ils aiment la première place dans les repas, les premiers sièges dans les synagogues et les salutations sur les places publiques. »

2) La parabole des invités de Luc 14 développe le même thème, mais cette fois-ci du point de vue du sage. Le sage ne s’expose pas à la confusion du ridicule et de la gloriole. S’il n’a pas à bouder la notoriété lorsqu’elle lui échoit, au nom d’une prétendue humilité, il sait que, par nature, la reconnaissance doit venir d’autrui, non de sa propre initiative.

3) Marc 10 rappelle enfin l’ambition affichée de Jacques et Jean fils de Zébédée : « Donne-nous, demandent-ils à Jésus, d’être assis l’un à ta droite et l’autre à ta gauche dans ta gloire. »  Autrement dit, fais de nous les 1ers ministres de ton futur gouvernement. La gloire mentionnée dans ce texte ne vise, en effet, nullement le ciel, mais le royaume bien terrestre que les juifs attendaient à cette époque et que le Messie était censé établir à Jérusalem après avoir bouté hors du pays les romains.

 

II. Phénoménologie du besoin de reconnaissance

La quête de reconnaissance sociale ressort de l’être même de chaque humain. Deux phénomènes, l’un positif, l’autre négatif, le soulignent :

1) D’abord d’un point de vue positif, chaque être humain possède une valeur infinie et une dignité que tout un chacun perçoit et ressent. Or, toute dévalorisation ou minimisation de cette valeur et cette dignité est ressentie comme une injustice ; voire comme une imbécillité ou une offense. Je ne fais pas allusion ici au cas spécifique de la blessure narcissique qui se trouve sur un autre registre, mais je parle de la valeur et de la dignité de tout un chacun qui aspire, tout naturellement, à la reconnaissance.

2) Le second phénomène, qui vient corser et compliquer le besoin naturel de reconnaissance est celui que Paul aborde lorsqu’il parle de nature pécheresse. Pour bien comprendre de quoi il est question, il faut se souvenir que pour la Bible, le péché n’est rien d’autre que la volonté de toute-puissance mise au service de l’égoïsme et de l’égocentrisme. Pour la Bible, le péché fait de nous des êtres égocentriques, narcissiques, égoïstes, pétris de fantasmes de toute-puissance à l’égard de notre environnement et des autres que nous voudrions contrôler.

Reconnaître et distinguer ces deux phénomènes humains permet de discerner que, s’il ne relève pas nécessairement de l’orgueil ou du péché, mais appartient pleinement à la nature humaine, le besoin de reconnaissance, qui est naturel, peut devenir tout à fait pathologique.

 

III. Valeur du besoin de reconnaissance

 Il est intéressant de constater que la parabole de Jésus en Luc 14, prend en compte aussi bien le besoin de reconnaissance naturel, que sa version pathologique. En effet, l’homme qui s’installe à la première place avant de se faire rétrograder est guidé à l’évidence, tout comme les pharisiens de Mt 23, par une quête de reconnaissance pathologique. Il est dominé par un besoin de notoriété et une soif de puissance sociale au point d’imposer aux autres cette reconnaissance qu’il attend d’eux. Il est guidé par l’égocentrisme, le narcissisme et la volonté de puissance au point que son jugement est assez aliéné pour transgresser les usages. Il se fait donc remettre à sa place par le maître de séant à sa grande confusion.

Ceci dit, la parabole de Jésus ne dit pas que le sage, qui est appelé à s’asseoir plus haut, doit absolument bouder cet honneur. Jésus ne dit pas « si le maître de séant te dit « mon ami, monte plus haut », refuse et reste à ta place ». Mais au contraire « ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi ». Le sage est ainsi invité, non à nier son besoin de reconnaissance au nom d’une prétendue humilité, mais davantage à contrôler son besoin de reconnaissance par la sagesse de sorte que celui-ci ne guide pas ses actes et sa vie.

 

IV. Deux formes pathologiques du besoin de reconnaissance

Les scribes et les pharisiens de Matthieu 23 correspondent évidemment à l’anti-modèle du sage de la parabole de Luc 14. « Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes, dit Jésus. Ils aiment la première place dans les repas, les premiers sièges dans les synagogues et les salutations sur les places publiques. Tels sont les symptômes qui permettent de diagnostiquer le besoin de reconnaissance pathologique. Rien n’est fait simplement ou gratuitement, mais tout est accompli pour obtenir la louange et la reconnaissance. Celles-ci priment sur toutes les valeurs, toutes les grandeurs et toutes les beautés environnantes. Le besoin d’être reconnu, d’occuper une place en vue, voire la 1ère place, guide les actes et la vie de ceux qui sont atteints par le besoin pathologique de la reconnaissance.

L’hypertrophie du besoin de reconnaissance ne constitue cependant pas la seule forme pathologique du besoin de reconnaissance. La fuite de la reconnaissance sociale, qui passe souvent pour de l’humilité, présente également une autre forme du besoin pathologique de reconnaissance. Le complexe d’infériorité ou la haine de soi qui forme assez souvent la base de la fuite de reconnaissance sociale, ne relève pas moins du dérèglement du besoin de reconnaissance.

Le besoin de reconnaissance, qui est à la base : naturel et légitime, connaît ainsi deux formes pathologiques : l’hypertrophie du besoin de reconnaissance ou son atrophie.

 

V. Soigner les pathologies du besoin de reconnaissance

 Poser un diagnostic sur nos modes de fonctionnement est essentiel, mais encore faut-il déboucher sur une solution. La réponse de Jésus aux fils de Zébédée présente une solution importante à ceux qui veulent être ses disciples. « Vous savez, dit-il à ses disciples, que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands abusent de leur pouvoir sur elles. Il n’en est pas de même parmi vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, sera votre serviteur ; et quiconque veut être le premier parmi vous, sera l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir ». Pour Jésus c’est par l’esprit de service que ses disciples devront et pourront soigner leurs pathologies du besoin de reconnaissance.

1) Ceux qui sont atteints par l’hypertrophie du besoin de reconnaissance apprendront par le service à donner priorité aux besoins et à la beauté de l’autre.

2) Ceux, dont le besoin de reconnaissance est atrophié, apprendront à dépasser leur complexe d’infériorité en se montrant à la hauteur du service d’autrui et l’amour du prochain les aidera peut-être également à s’aimer, c’est-à-dire à s’accepter tels qu’ils sont en laissant de côté les fantasmes de ce qu’ils voudraient être.

« Que celui qui veut être grand parmi vous, se fasse serviteur », dit Jésus. « Que celui qui veut être le premier parmi vous, apprenne à servir les autres ». C’est par le service et l’esprit de service que se soignent, pour Jésus, les pathologies du besoin de reconnaissance. Et c’est par le service et l’esprit de service que le besoin naturel de reconnaissance trouve sa juste mesure.

 

CONCLUSION

En conclusion nous sommes évidemment tous concernés par cette réflexion. Nous avons tous besoin d’être reconnus dans notre valeur et notre dignité propre.

Bible en mains nous pouvons dire que ce n’est pas par la fausse humilité – que nous enseigne le « politiquement correct social » ou encore la « bien-pensance » piétiste – que l’on peut répondre aux formes pathologiques du besoin de reconnaissance dont nous sommes atteints les uns et les autres, mais c’est bien par le service et l’esprit de service que l’on peut espérer trouver ou retrouver l’équilibre qu’enseigne l’Evangile.

Bruno Gaudelet