Canaliser et dépasser le conflit, par Bruno Gaudelet

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Exemple

Canaliser et dépasser le conflit, par Bruno Gaudelet

Publication mise en avant

Méditation pour le temps du souvenir de l’Armistice 2019 à Neuilly

Matthieu 6.7-15, Actes 15.36-41, Romains 12.15-18

En ce jour où nous nous souvenons des deux grands conflits mondiaux qui ont dégénéré en guerres meurtrières, mais où nous nous souvenons aussi du mur de Berlin frontière des deux Allemagnes et symbole de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, c’est la question du conflit, grand ou petit, de ses occasions et de sa gestion, qui s’est imposée à mon esprit.

Des conflits, petits ou grands, nous en connaissons tous. Que nous soyons enfants, jeunes ou adultes, hommes ou femmes, en activité ou en retraite, nous vivons des tensions et des conflits dans nos différentes sphères relationnelles qu’elles soient professionnelles, familiales, conjugales, associatives, ou même ecclésiales, … C’est la contrepartie de la liberté et de l’autonomie individuelles. Nous ne sommes pas des robots programmés pour l’harmonie, mais nous sommes des entités individuelles qui ne peuvent pérenniser leur espèce qu’en apprenant à vivre ensemble ; ce qui implique de se donner des règles, des lois et des éthiques afin de réguler les égoïsmes et les injustices et rendre possible, précisément, le « vivre ensemble ».

Le conflit ne relève donc pas de l’anormal et de l’accident, il est constitutif de notre condition d’entité humaine jouissant d’autonomie, de liberté, ayant un égo, des ambitions, des d’appétits et regardant chacun midi à sa porte, c’est-à-dire regardant chacun les choses de son point de vue et à partir de sa logique. Comme le remarque le philosophe Alfred North Whitehead : les choses et les êtres qui constituent le monde sont en perpétuel mouvement et ce mouvement produit constamment de la concurrence et de l’obstruction. Bref, le conflit est constitutif de la condition humaine. Il n’est pas singulier de vivre des conflits, tout au contraire. La vraie question est celle de la canalisation des conflits et de notre capacité ou non à en tirer quelque chose de positif. Or, c’est là que la Bible a des choses à nous dire.

La Bible est en effet constituée de récits qui mettent largement en scène des situations de conflits qui dégénèrent peu ou prou : Adam et Eve sont en tension après l’affaire du serpent ; le conflit entre Cain et Abel dégénère de façon irrémédiable ; Abraham et son neveu Loth finissent par se séparer ; Moïse s’oppose carrément à Pharaon ; le conflit des Hébreux du nord aboutit au pire avec les Assyriens ; et il en va de même pour les Hébreux du sud avec les Babyloniens ; le conflit entre Jésus et les chefs religieux aboutit à sa crucifixion ; Paul et Barnabas s’opposent violemment ; les fidèles de Corinthe se divisent en partis larvés ; les hommes impies s’opposent à Dieu jusqu’au bout selon le livre de l’Apocalypse. La Bible nous tend un miroir au travers de ces récits, mais elle nous indique aussi un chemin et induit des recommandations.

Regardons par exemple ce matin le récit du conflit entre Paul et Barnabas et voyons ce que nous pouvons nous approprier en ressources et en formation personnelles.

I. Le texte d’Actes 15

Le texte d’Actes 15.36-41 est en effet significatif. Il fait état d’un différend au sein de l’équipe pastorale de Paul et de Barnabas. « Alors si les apôtres se fightent entre eux, diront certains, où va-t-on ma bonne dame ! » Mais puisque le conflit est la contrepartie de la liberté et de l’autonomie humaines et que les apôtres sont humains, il n’y a rien d’étonnant à ce que les apôtres connaissent eux aussi des conflits.

Dans ce récit, Paul et Barnabas viennent d’achever leur premier voyage missionnaire. Après un certain temps, Paul suggère de retourner visiter les églises qu’ils ont fondées. Barnabas est d’accord, aussi commencent-ils à coopter une équipe. Or, le bât blesse lorsque Barnabas mentionne le nom de son cousin Jean surnommé Marc (il s’agit de ce même Marc à qui l’on attribue le deuxième évangile et que la tradition regarde comme le secrétaire de Pierre). Paul s’y oppose catégoriquement : « Non, nous ne prendrons pas avec nous celui qui nous a laissé tomber au milieu du premier voyage missionnaire ». Quelle mouche le pique Paul ? Jean surnommé Marc ne serait-il pas fiable ? Paul conserve-t-il une arête dans sa gorge à propos de Jean-Marc, où est-ce à propos de Barnabas qu’il conserve une arête ? Le choix de Jean-Marc n’est peut-être qu’un révélateur ou une goutte d’eau qui fait déborder la coupe. Nous ne saurons jamais lequel des deux apôtres avait raison à propos de Jean-Marc. Ni si l’un des deux apôtres était trop à cheval sur les principes et l’autre non suffisamment. Si nous sommes en présence d’honneur familial ou personnel blessé. Où si le binôme n’était pas tout simplement émoussé avec le temps. Ce que l’on sait, c’est que l’opposition entre Paul et Barnabas dégénéra en conflit sévère

II. Le paroxusmos

Le narrateur d’Actes 15 signale au verset 39 que : « le dissentiment fut si aigre que finalement ils se séparèrent. Barnabas prit Marc avec lui et s’embarqua pour Chypre. Paul choisit Silas et partit, recommandé par les frères à la grâce du Seigneur. » C’est le mot grec « paroxusmos » que l’on traduit par le mot français « dissentiment ». Il signifie : excitation, irritation, exaspération, colère, exacerbation. Et c’est de ce mot que l’on a tiré le terme « paroxisme ». Or, ce « paroxusmos », dévoile l’une des principales racines, si ce n’est la principale racine, qui rend problématiques nos tensions et nos conflits. Je veux parler de notre « sensibilité interne » qui peut être affectée à tort ou à raison.

Les historiens évoquent aujourd’hui le sentiment d’humiliation que l’armée et le peuple allemand ont ressenti, lors de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918 dans le  wagon où l’état-major du maréchal Foch s’était installé dans un coin de la forêt de Compiègne, et plus encore lors de la signature du traité de paix le 28 juin 1919 à Versailles. Chacun sait que c’est dans le même wagon et au même endroit qu’a été reçu le Maréchal Pétain par le représentant du Troisième Reich lors de la capitulation de la France le 22 juin 1940. Il ne faut, assurément, jamais humilier ses opposants. Il ne faut jamais « faire perdre la face » à ses adversaires. C’est une leçon qu’oublient trop de personnes aujourd’hui où l’écrasement des adversaires semble être une condition de réussite et de promotions sociales. Il faudrait pourtant la retenir à l’échelle des peuples, des sociétés et des individus.

III Paul et Barnabas ont su ne pas se faire perdre la face

Paul et Barnabas, ont su, pour leur part, ne pas s’infliger des blessures narcissiques excessives, ni se faire perdre réciproquement la face. Comment le sait-on ? On le sait parce que les speudo lettres de Paul (1) montrent que les disciples de Paul n’ont pas gardé le souvenir d’un Paul en rupture avec Barnabas et Jean-Marc à la fin de la vie de l’apôtre originaire de Tarse. L’auteur de Colossiens 4 (qui est un disciple de Paul) a conservé le souvenir que les relations étaient fraternelles entre Paul, Marc et Barnabas, bien après que se furent achevés les trois voyages missionnaires : « Aristarque, mon compagnon de captivité vous salue – fait-il dire à Paul au verset 10 – ainsi que Marc, le cousin de Barnabas, au sujet duquel vous avez reçu des instructions, s’il vient chez vous, faites-lui bon accueil. » De même en 2 Timothée 4.11 l’auteur – qui campe le dernier Paul – témoigne du respect du vieux Paul à l’égard de Marc : « Luc est seul avec moi. Prends [toi Timothée] Marc et amène-le avec toi, car il m’est fort utile pour le service. » Les disciples de Paul n’ont pas gardé le souvenir d’une brouille définitive entre Paul, Barnabas et Marc, mais le souvenir d’une entente amicale.

Comme il n’y a pas de raison de douter du récit d’Actes 15 – qui rend compte du changement d’équipier aux côtés de Paul à compter du deuxième voyage – la conclusion qu’une réconciliation était intervenue entre les deux missionnaires s’impose. Paul et Barnabas ont su surmonter le dissentiment d’Antioche. Leur séparation et leur éloignement après leur dispute signalent qu’un temps de rupture est finalement profitable au moment du conflit. C’est ici une indication importante : le conflit et le dissentiment du conflit réclament du temps et de la distance.

Il n’est pas de bonne méthode de vouloir aller plus vite que la musique en matière de réconciliation.

Il faut du temps et du recul pour analyser une situation. Les médiateurs qui proposent trop vite des rencontres, des mises au point, des explications, montrent qu’ils ne prennent pas suffisamment en compte la sensibilité qui entraine du « paroxusmos » à tort ou à raison. La précipitation ne permet pas de faire la part des choses. Elle passe généralement à côté de la nécessité de remettre de la règle et de la limite lorsque les lignes ont été franchies indûment. Elle augmente de cette façon le « paroxusmos » au lieu de l’apaiser. Paul et Barnabas ont su, quant à eux, prendre de la distance et du temps. Ils ont attendu que leurs larmes sèchent et que leurs blessures cicatrisent avant d’essayer de renouer le dialogue on ne sait ni où ni comment. Ce qui met en lumière, de fort bonne manière, la nécessité de la discrétion au sujet de la gestion des conflits. Moins les choses sont publiques concernant la « paroxusmos », moins la pente est raide à remonter.

Cela dit, il faut s’interroger avant de conclure, sur ce qui a rendu possible la réconciliation de Paul, avec Jean-Marc et Barnabas. Qu’est-ce qui leur a permis de surmonter le conflit d’Antioche ? Une seule réponse : la proximité de chacun avec Dieu. En effet, s’ils ont tourné la page, c’est parce qu’ils vivaient, n’en doutons pas, à 200%, la prière enseignée par Jésus : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Prière exigeante, prière apaisante, prière bienfaisante, mais « prière-programme » insérée intentionnellement par Jésus, afin de nous indiquer le bon chemin à suivre en tout temps.

En Conclusion

Si je résume ce que l’histoire du conflit entre Paul et Barnabas nous apprend, nous y trouvons 5 recommandations :

  • La première est une exhortation à être et rester conscient de notre sensibilité et de la sensibilité de nos interlocuteurs. Nous jouons les durs, mais nous sommes des êtres sensibles, avec une dignité et un honneur qui peuvent être blessés jusqu’au « paroxusmos » ; ce « dissentiment » qui nous étreint et envenime assez rapidement les tensions pour en faire des conflits.
  • C’est pourquoi, deuxième recommandation : il nous faut veiller dans nos conflits, à ne jamais chercher à humilier la partie adversaire ou à lui faire perdre la face. C’est là un chemin de non-retour. Il n’y a qu’à regarder autour de nous et dans les médias. On peut réclamer, et même on doit réclamer, que la justice, la règle, la limite, soient restaurées, car elles sont indispensables au vivre ensemble et à l’épanouissement de tous. Mais il faut prendre soin de la sensibilité de chacun et apaiser les « paroxusmos ».
  • Troisième recommandation : Il faut savoir prendre de la distance géographique et du recul temporel et ne pas se forcer à aller trop vite pour se débarrasser au plus tôt du conflit, car on risque alors d’empirer les choses.
  • Quatrième recommandation : la discrétion est de mise. C’est elle qui facilite la réconciliation future.
  • Cinquième et dernière recommandation de notre lecture biblique : la prière, qui nous conduit dans la Présence de Dieu, comporte en elle-même le baume qui guérit les blessures et le ferment du pardon et de la réconciliation. On ne peut demander, en effet, à Dieu le pardon de ses offenses sans s’examiner soi-même. Or, c’est là, dans le libre examen de soi devant Dieu, qu’on est le mieux à même de faire la part des choses et de voir ce qu’il faut remettre au prochain. Et parfois là où il convient de faire, nous-même, amende honorable. La prière sincère dans la présence de Dieu, est un soin pour notre âme, mais elle est aussi un soin pour nos relations sociales.

Le temps du recul et de la distanciation, je le redis, est nécessaire, mais il faut aussi savoir tourner les pages et dépasser le conflit autrement que par la rancune et les guerres de tranchées. Nous ne pouvons certes, malheureusement, y parvenir dans tous les cas.  Les bons sentiments et  la naïveté ne sont pas de mise ici comme ailleurs. Lorsque le dissentiment est trop aigre ou les raisons du conflit trop graves, ou trop irréparables, il y a peu de chance qu’une relation de confiance soit rétablie. Il faut faire avec cela. Le mal est « le mal » précisément en raison de sa puissance de destruction et d’irrémédiabilité. L’exhortation de Paul en Romains 12 – qui savait décidément de quoi il parlait – reste cependant valable et constitue la norme pour tout chrétien : « Ne rendez à personne le mal pour le mal. Recherchez ce qui est bien devant tous les hommes. S’il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes. ». S’il est possible et autant que cela dépend de nous.