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Dépend-il de nous d'être heureux » ? 

La première question que nous avons choisie d’aborder lors de cette première rencontre des jeudis du groupe d’échanges bibliques, s’intéressera donc à la thématique du bonheur. 

Qu’est-ce que le bonheur ? Quelle définition lui donne-t-on ? Est-il lié au plaisir, à la plénitude, à la vertu ? Est-il de l’ordre du hasard, de la fortune ou de la philosophie de vie ? Est-il de l’ordre de nos possibilités ou un idéal utopique et inaccessible ? Telles sont les questions préliminaires qu’il convient de se poser. Sans compter la question emblématique que nous avons retenue pour le titre de cette soirée : « 
Dépend-il de nous d'être heureux ? »      

Pour aborder cette thématique je vais répartir les matériaux que j’ai rassemblés en trois temps :
 

1)    Premièrement nous survolerons le débat relatif au bonheur à la lumière de la pensée grecque. 

2)    Deuxièmement  nous approcherons la même question du bonheur au sein de la sagesse hébraïque. 

3)    Troisièmement : j’esquisserai une perspective récapitulative pour nous, ici et maintenant. 

4)    Enfin nous nous rassemblerons en assemblée pour un temps d’échanges et de conclusion.  

I - La tradition philosophique     

Les mots « bonheur »  et  « heureux »  sont tirés du mot « eür » dérivé du latin « agurium » qui signifie « chance »  ou  « sort ». Qualifié par les adjectifs « bon » ou « mal », le  mot « eür » devient « bonheur », c’est-à-dire « bon sort », ou « malheur », c’est-à-dire « mauvais sort ».  Quant au mot « heureux » il désigne étymologiquement celui ou celle qui connaît un sort favorable.

Cette étymologie rejoint le sens commun qui tend à identifier le bonheur avec la bonne fortune ; thèse assumée et défendue par les Sophistes du temps de Socrate qui considéraient, d’après Platon, que le bonheur dépend de la fortune, de la chance qui permet de jouir des plaisirs de la vie.

Pour Socrate, Platon et même Aristote, cette thèse est philosophiquement inapte. Certes, Aristote admet dans l’Ethique à Nicomaque que l’infortune et les maux, sont incompatibles avec le bonheur, mais il soutient par ailleurs, à l’exemple de Socrate et de Platon, que le bonheur ne saurait se réduire à la fortune et à la satisfaction des plaisirs.

Pourquoi ?

Le Socrate de Platon avance trois raisons (Cf. le Philèbe, le Protagoras et Le Gorgias) :
     

1)  Socrate fait remarquer aux sophistes que les désirs ont quelque chose d’incontrôlable et qu’ils finissent par tenir en leur pouvoir celui qui s’adonne à la jouissance sans limites. Celui qui se livre aux plaisirs devient dès lors, non un homme libre et heureux, mais un « débauché » esclave de ses sens et de ses désirs. Or, telle n’est pas la vie de  bonheur. 
         

2)   Le plaisir relève de l’illimité et de l’éphémère. Aucun plaisir n’est durable, mais chacun entraîne immanquablement un autre désir. La vie de plaisir sera donc forcément marquée par le sceau de l’incomplétude et de l’insatisfaction.
         

3)   Tout plaisir ne conduit pas nécessairement au bonheur. Il arrive même qu’un plaisir fasse le malheur de l’individu qui s’y livre. Dès lors, pour qu’un plaisir contribue au bonheur, il doit être conforme à la vertu, à la morale et notamment à la justice.
     

Ces différents points validés également par Platon et Aristote rejoignent aussi la pensée des stoïciens et des épicuriens.

En effet, contrairement à ce que croient beaucoup de gens, Epicure était loin de prôner l’hédonisme, c’est-à-dire la vie de plaisirs : 

« Quand nous disons, écrit-il dans sa Lettre à Ménécée, que le plaisir est le but de la vie, il ne s’agit pas des plaisirs déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le prétendent encore ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal ou s’opposent à nous.

Par plaisir, c’est bien l’absence de douleur dans le corps et de trouble dans l’âme qu’il faut entendre. Car la vie de plaisir ne se trouve point dans d’incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans la tempérance, lorsqu’on poursuit avec vigilance un raisonnement, cherchant les causes pour le choix et le refus, délaissant l’opinion, qui avant tout fait le désordre de l’âme. » 
    


De leur côté, les stoïciens pensaient que la recherche du plaisir fait carrément manquer l’ataraxie, la quiétude de l’âme, qui seule peut rendre un individu heureux.

Pour Sénèque, il n’est pas légitime de confondre bonheur et plaisir. Le bonheur est un état durable, tandis que le plaisir est un sentiment éphémère. Si le bonheur est pour Sénèque effectivement le souverain bien qui ne connaît ni satiété, ni regret, c’est à la vertu et non aux plaisirs qu’il faut l’identifier. Pour le Sage stoïcien, il y a en fait opposition entre la vertu et le plaisir, car le plaisir entraîne des passions qui troublent l’âme et compromettent l’ataraxie. Or, si le stoïcisme ne va pas jusqu’à vouloir détruire les impulsions et les désirs, il enseigne cependant la nécessité de redresser et de maîtriser les désirs, afin de les faire participer à la recherche d’une vie conforme à la vraie nature de l’homme.
    

En résumé on peut dire que les penseurs grecs se rejoignent largement dans leur compréhension du bonheur. Ni Socrate, ni Platon, ni Aristote, ni Epicure, et même, dans une moindre mesure, ni les stoïciens, ne rejettent le plaisir et la fortune dans leur phénoménologie du bonheur.  Mais tous sont unanimes pour reconnaître que le bonheur ne peut se limiter à la fortune et à la satisfaction des plaisirs. Le bonheur implique certes, pour eux, la fortune et la satisfaction des plaisirs appropriés à la nature de l’homme, mais à condition que cette fortune et ces plaisirs soient conformes à la raison et à la vertu.

Résultat, il apparaît aux grands philosophes grecs que la raison et la vertu doivent-être nécessairement impliquées dans l’avènement du bonheur. Il s’agit ici d’un acquis majeur de la philosophie grecque, qui n’a pas été dépassée selon moi par les philosophies ultérieures. Les modernes n’y ont apporté aucun avantage. Quelques-uns auraient, au contraire, eu tendance à embrouiller la lucidité des grecs.

C’est le cas de Kant qui, à l’instar du sens commun, définit curieusement le bonheur comme la satisfaction de toutes nos inclinaisons et désirs, et ce pour le distinguer de ce qui est à ses yeux le véritable souverain bien : la règle morale et le devoir pour chacun de rechercher le bien d’autrui et celui de la société. Ce qui redit, mais en moins clair, les intuitions des grecs.

En fait le véritable apport de la modernité pour cette question, viendra plutôt de la psychanalyse qui nous révèle que l’homme est un être de désirs et qui nous apprend à explorer le psychisme et les passions de l’âme ; ainsi que de la sociologie qui nous dévoile les fonctionnements et les comportements sociaux.    
 


II - La Bible     




Après ce survol rapide de la pensée grecque, qu’en est-il des auteurs bibliques ? S’accordent-ils avec les penseurs grecs concernant le bonheur ?

La réponse est positive, mais ils ajoutent un élément inconnu ou délaissé par les grecs : Dieu.

Ainsi, s’ils estiment avec les grecs que le bonheur ne peut effectivement se résumer à la satisfaction des plaisirs, les auteurs bibliques ont la particularité de situer le bonheur, non comme une fin en soi ou comme le souverain bien, mais comme le fruit sans cesse à récolter de l’harmonie entre la créature et son créateur.

Autrement dit, c’est de la communion avec Dieu que découle pour eux le bonheur. De ce fait, que l’on ait peu ou que l’on soit dans l’abondance des plaisirs, le bonheur ne dépend pas de ce que l’on possède, mais de ce que l’on est devant et avec Dieu.

Ainsi, alors que les grecs s’en remettent aux forces de la vertu et de la raison pour orienter la vie et même valider les plaisirs, les auteurs bibliques s’en remettent pour leur part à Dieu qui éclaire la raison et la vertu et comble l’âme de sa créature en lui donnant sa communion.
    

« 1 Heureux, dit le Ps 1,  l'homme qui ne marche pas selon le conseil des méchants, Qui ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs, et qui ne s'assied pas sur le banc des moqueurs, 2  Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l'Éternel, Et qui médite sa loi jour et nuit ! 3  Il est comme un arbre planté près d'un cours d'eau, Qui donne son fruit en son temps, Et dont le feuillage ne se flétrit pas : Tout ce qu'il fait réussit ».

Si l’image du croyant fidèle est ici idéalisée, comme il convient au genre liturgique des Psaumes, l’idée du bonheur qui est sous-jacente est assez bien perceptible : ce n’est pas des plaisirs seuls, qui sont d’ailleurs reçus comme des bénédictions, que découle le bonheur, mais bien de la Communion avec Dieu comme vécu et comme projet de vie.

Car c’est la communion avec Dieu qui nourrit et apaise l’âme, c’est la Communion avec Dieu qui permet à l’homme de percevoir d’une façon juste le monde et sa juste place dans le monde et c’est la Communion avec Dieu qui permet à l’homme de trouver un appui en toute situation, bonne ou mauvaise, ainsi qu’un équilibre pour ses désirs et ses aspirations légitimes. C’est ici l’idée qui soutient particulièrement chacune des neuf béatitudes du Jésus de Matthieu 5.
 

III - Perspectives     

Que répondre, après ces réflexions diverses, à la question proposée aux candidats du bac de cette année ? Dépend-il de nous d’être heureux ? 
     

1) Certes, si nous identifions, comme le sens commun, le bonheur à la satisfaction de nos désirs et de nos émotions et à la fortune, notre bonheur dépendra immanquablement de notre degré de fortune et de plaisirs satisfaits ; ce qui revient à dire que nous risquons de vivre davantage dans l’insatisfaction, dans l’envie, dans la révolte, dans la déprime,… et peut-être même dans l’amertume et le désespoir. Car les choses bonnes et mauvaises nous arrivent à tous assurément. Tantôt la vie nous donne, et même parfois elle nous donne beaucoup. Tantôt elle nous reprend, et même parfois elle nous reprend beaucoup. Nous vivons au sein des réussites et des échecs et nous marchons vers la vieillesse et vers la mort. Lier le bonheur à la fortune et aux plaisirs revient fatalement à se lier au désespoir. 
     

2) Si au contraire du sens commun, nous affirmons avec les grands philosophes grecs que le bonheur implique avant tout un art de vivre fondé sur la vertu et la raison, nous devrons aussi admettre que notre bonheur dépendra des critères de satisfaction et de plénitude que nous nous fixerons au cœur de notre art de vivre. De ce fait, il apparaît que plus nos critères de satisfaction sont équilibrés, accessibles et conformes aux exigences de notre conscience morale, plus nous avons de chance d’être satisfaits et heureux dans notre vie même. En sens contraire, plus nos critères de réussite et de satisfaction sont difficiles à atteindre, ou tordus, moins il nous est facile d’être satisfaits et heureux. C’est donc bien à la modestie d’une vie sage et bonne et à une juste vision du monde et de notre place dans le monde que la philosophie grecque nous invite pour trouver le bonheur.
     

3) Mais où trouver cette modestie et cette simplicité d’existence ? Où trouver la vision juste du monde et de notre juste place dans le monde ? Et où trouver l’équilibre d’une vie bonne, conforme à notre vraie nature humaine ?

Pour le croyant, c’est auprès de Dieu que l’homme trouve une juste vision du monde et de sa place dans le monde. Et c’est en vivant dans sa communion qu’il trouve l’équilibre et un appui sûr en toutes circonstances. Dans cette perspective, ce n’est pas l’avoir qui fait le bonheur, mais bel et bien l’être, et plus particulièrement l’être avec Dieu. 
 

En Conclusion      

Si la bonne fortune ne dépend pas, il est vrai, de nous, il appartient à chacun de construire son bonheur.

Construire son bonheur ! Voilà une affirmation qui peut paraître étrange pour le sens commun qui lie habituellement le bonheur à la satisfaction des plaisirs ou à la fortune. Mais telle est la leçon des sages grecs et hébreux. Le bonheur n’est pour eux, ni dans le près, ni dans la multiplication des plaisirs, ni dans une vie de luxe, mais dans l’établissement d’une vie sage, aux plaisirs simples et naturels. 
     

Notez que les dernières études sociologiques donnent sur ce point raison aux sages grecs et hébreux car, contrairement au sens commun, elles indiquent que les augmentations de revenu n’entraînent aucun accroissement du sentiment du bonheur. Il n’y a qu’à voir les pays riches. D’après une étude menée en 2008, les français qui figurent pourtant parmi les pays les plus riches, se situent seulement à la 62ème place des nations les plus heureuses. La palme revient en fait au Danemark, pays « protestant » dont la société est réputée pour son souci de justice, d’égalité et de sociabilité entre ses individus.

Une société qui met le bien de l’individu au centre de ses priorités construit ainsi davantage le bonheur de ses ressortissants, qu’une société du chacun pour soi ou l’argent et la consommation sont rois.

Il nous appartient en tant que chrétiens à apprendre à mettre à distance, voire même à déconstruire, les idéaux de bonheur trop fameux qu’on nous vend pour notre insatisfaction chronique et de bâtir chacun un idéal de bonheur plus conforme à la vertu, à la raison et à la foi. Apprenons aussi à enseigner cet art de vivre à nos enfants.      
  

Pasteur Bruno Gaudelet
Dernière mise à jour : ( 19-10-2011 )
 
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