Vocation d’Esther
Ester 4. 7-14, 9.25-28 ; Jac 4.17
Introduction
La Bible présente plusieurs femmes comme modèles de spiritualité. La reine Esther, dont le nom et l’histoire sont invoqués tous les ans pour la célébration de la fête juive de Pourim, en donne un exemple éminent. Le livre romanesque qui narre l’aventure merveilleuse d’Esther en fait la seconde reine du roi perse Xerxés 1er (486 à 464 av J-C). Il s’agit évidemment d’une fiction, mais comme toujours concernant les récits bibliques, d’une fiction qu’il convient de décoder à la lumière de la foi et de la visée de l’auteur qui nous sont perceptibles au travers du récit. Quel message l’auteur du livre d’Esther a-t-il fait passer au travers du personnage d’Esther et celui de son oncle précepteur Mardochée ? Et que nous apprend le livre d’Esther sur le thème biblique de la vocation ? C’est ce que nous méditerons aujourd’hui.
I. Visée du livre d’Esther
L’auteur du livre d’Esther a écrit cette histoire vraisemblablement à l’époque Perse, sans doute après le règne de Xerxés, afin de faire passer un certain nombre de messages dans le monde juif de la diaspora, mais aussi dans celui de la Judée. En effet, alors que l’avènement des rois Perses comme maîtres de la Mésopotamie avait sonné la fin de l’exil des juifs (planifié une cinquantaine d’années plus tôt par le roi babylonien Nabuchodonosor), le retour de milliers de déportés en Judée et la reconstruction de Jérusalem et du temple était à présent la grande affaire de la judaïté mondiale.
Depuis l’édit du roi Perse Cyrus daté de 538 des milliers de juifs retournaient se réinstaller en Judée, bien déterminés à relever la ville sainte et le temple que les babyloniens avaient brûlés et ruinés 49 ans plus tôt. Des livres comme Esdras et Néhémie louaient et auréolaient la figure du juif fidèle revenant au pays afin de vivre de nouveau sous la loi de Dieu et séparé du monde impur des païens. Le portrait était idyllique, mais une très large partie des juifs de la diaspora était loin de vouloir retourner en Palestine. Des communautés fortes avaient été fondées de l’Egypte à l’autre bout de la Mésopotamie et beaucoup n’avaient nullement envie de quitter la vie qui était la leur pour s’en aller reconstruire un pays finalement inconnu d’eux. Il s’agissait, certes, du pays de leurs parents et de leurs grands-parents, mais la plupart était né à Suse, à Elam, en Babylonie. Ils étaient juifs d’accord, mais ils ne se voyaient pas quitter leur situation pour se déraciner à Jérusalem. Certains avaient bien réussi à s’implanter et s’étaient mariés avec des autochtones.
C’est ici toute la question de l’émigration et de l’intégration. Les enfants d’émigrés qui naissent sur une terre d’adoption épousent nécessairement la culture d’adoption. Ils possèdent, certes, encore la culture d’origine, mais ils sont d’où ils sont nés. Concernant les juifs du temps du retour de l’exil il était très important de ne pas valoriser uniquement ceux qui retournaient au pays des Pères. Ceux qui restaient dans la diaspora devaient être aussi encouragés et légitimés comme fidèles de HYWH. C’est un des buts que poursuit l’auteur du livre d’Esther. Il entend souligner le fait que Dieu bénit ses enfants partout dans le monde, car sa Providence est partout efficace pour tous les membres de son peuple.
II. Histoire d’Esther
Pour mener à bien sa visée, l’auteur rédige son roman de façon très habile et savoureuse. Le style est en effet agréable et l’intrigue, le suspense et les rebondissements tiennent le lecteur en haleine tout au long des chapitres. L’auteur y manie avec bonheur un humour, parfois comique, mais aussi parfois un peu grinçant. Le fond de l’histoire ressemble à un récit des mille et une nuits.
Le grand roi Xerxés se trouve contraint devant les grands du royaume de Suse de répudier sa femme pour insubordination puis se voit engagé à choisir une nouvelle reine parmi les jeunes filles les plus belles de toutes ses provinces. Entre toutes, c’est bien entendu Esther qui remporte la palme. Son oncle et tuteur Mardochée recommande toutefois à Esther de ne pas révéler qu’elle est juive. Esther devient donc reine et Mardochée déjoue bientôt une tentative d’assassinat contre le roi.
Apparaît alors sur la scène Haman un des nobles du royaume que Xerxés fait grand vizir. Empressé de se faire vénérer comme tel celui-ci ordonne que chacun se prosterne sur son passage. Evidement le juif Mardochée en bon pratiquant de la loi de Moïse refuse de se prosterner devant une créature quel qu’elle soit. Haman décide de se venger en ordonnant l’extermination de tous les juifs et scelle son édit avec le sceau du roi, ce qui le rend irrévocable.
Mardochée mène alors le deuil comme des milliers de juifs et supplie Esther d’intervenir auprès du roi. Celle-ci argue que se présenter devant un roi Perse sans y être invitée, entraîne une mort immédiate, sauf si le roi la touche de son sceptre. Mardochée lui répond qu’elle mourra de toute façon comme juive si elle ne fait rien. Heureusement, Xerxés est très amoureux d’Esther et elle obtient une audience. Elle l’a fait précéder par deux festins offerts au roi et à son grand vizir qui ne se doute pas de la judaïté d’Esther. Entre les deux festins le roi, qui souffre d’insomnie, se fait relire les archives récentes et constate que Mardochée n’a pas été remercié pour avoir déjoué le complot contre lui.
Dans une scène comique de retournement de situation, Haman, qui fait dresser une potence pour Mardochée se voit contraint de promener un Mardochée richement paré et montant sur un fier destrier et de crier aux quatre coins de la ville « voilà ce que l’on fait à l’homme que le roi veut honorer ».
Vient enfin le moment critique où le roi demande à Esther ce qui la chagrine. Eclatant en sanglots celle-ci déclare que quelqu’un veut la tuer parce qu’elle est juive. Qui ose intenter à la vie de ma reine s’insurge Xersés ? C’est Haman le Grand vizir, répond Esther, il a à cette fin proclamé un édit pour que tous les ennemis des juifs aient la permission de les massacrer à une date précise. Haman qui ignorait la judaïté d’Esther tombe des nues, supplie la clémence d’Esther et du Roi, mais il n’obtient que la potence qu’il avait préparée pour Mardochée.
Reste cependant l’édit d’Haman. Les édits royaux des Mèdes et des Perse sont en effet irrévocables. Qu’a cela ne tienne Xerxés qui tient à récompenser Mardochée pour sa bravoure, le nomme Grand Vizir, et celui-ci s’empresse de publier un nouvel édit qui autorise les juifs de se défendre et à guerroyer légalement contre ceux qui voudraient appliquer l’édit d’Haman. Le livre d’Esther se termine sur l’institution de la fête de Pourim dont le nom signifie « sort » en rappel du tirage au sort que le sordide Haman avait concocté pour déterminer le jour de l’extermination des juifs et qui est devenu le jour de leur victoire sur leur ennemis. La fête de Pourim se célèbre chaque année par nos frères juifs, elle consiste en deux grand repas et en cadeaux que l’on s’adresse entre amis, famille et même voisins.
III. La vocation d’Esther – chapitre 4.14
Telle est résumée l’histoire romanesque de la reine Esther qui sauva son peuple en risquant sa vie auprès du roi et en agissant avec une très grande habileté politique. Par cette histoire, on peut constater que l’auteur du livre atteint effectivement sa cible. Le livre soutient, en effet, la thèse que Dieu béni tout aussi bien les juifs de la diaspora que ceux de la Judée. A l’instar de Mardochée et d’Esther qui respectent la loi de Moïse, les fidèles de la diaspora sont également consacrés à HYWH et aux prescriptions de la religion juive. Dans la perspective de cette visée, qui est centrale dans le livre d’Esther, un verset mérite d’être retenu tout particulièrement aujourd’hui. Il se trouve dans le passage où Mardochée envoie dire à Esther qu’il lui faut aller implorer le roi et où celle-ci fait répondre à Mardochée qu’à moins que le roi tende son sceptre en signe de grâce, quiconque se présente devant lui sans y être convié est mis à mort. « Ne t'imagine pas, Majesté, que tu échapperas seule d'entre tous les Juifs, lui fit dire alors Mardochée, Car si tu continues à te taire en cette occasion, le soulagement et la libération des Juifs surgiront d'un autre côté, alors que toi et la maison de ton père, vous périrez. D'ailleurs qui sait si ce n'est pas pour une occasion comme celle-ci que tu es parvenue à la royauté ? »
Ce verset constitue à lui seul tout un programme concernant le thème de la vocation. Il témoigne, en effet, au sein d’un livre qui ne parle nulle part de Dieu, d’une profonde foi en son action providentielle. Dieu est, pour l’auteur du livre, celui qui peut susciter du neuf, de l’inédit, de la nouveauté et ce, même dans les situations humaines les plus complexes. Dieu intervient, non seulement dans l’histoire par des actes de salut ou de redressements, mais il intervient encore par le moyen d’hommes et de femmes qu’il prépare d’avance en vue de telle ou telle action ou œuvre qui leur faut accomplir : telle est la thèse de l’auteur du livre d’Esther.
Conclusion
« Qui sait si ce n'est pas pour une occasion comme celle-ci que tu es parvenue à la royauté ? » Cette parole, et le concept théologique qu’elle comporte, ne peuvent que nous interpeler les uns, les autres, sur notre propre vocation. Pour la Bible, comme pour la théologie chrétienne, chaque croyant est en effet appelé par Dieu pour agir en un domaine ou un autre au sein du monde ou de la société où nous sommes placés. Les uns sont appelés à ceci, d’autres à cela, … la grande pluralité de nos parcours et de nos trajectoires multiplie nos possibilités de service pour Dieu et les hommes nos frères.
Certes, il arrive que nous soyons timorés, ou nous n’osions pas nous risquer en public, familialement, professionnellement ou devant tel ou tel de nos cercles, … Souvenons-nous de la parole de Mardochée : « qui sait si ce n'est pas pour une occasion comme celle-ci que tu es parvenue à telle situation, ou à telle niveau de responsabilité ou de capacité ? » Et telle Esther, du récit, soyons forts, audacieux, courageux et fidèle à Dieu et à nos frères et sœurs dans la foi ou dans l’humanité. Pasteur Bruno Gaudelet
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